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Théorie générale : l'essentiel

Les économistes classiques

Un monde sans chômage

Avant Keynes, les économistes classiques considéraient que le plein-emploi était toujours assuré. Leur conviction s'appuyait sur un schéma simple :

  • les ménages disposent de monnaie ;
  • avec cette monnaie, ils achètent soit des biens de consommation, soit des titres émis par les entreprises (actions et obligations) ;
  • les titres sont émis par les entreprises pour financer leurs acquisitions de biens d'investissement, l'achat de titres par les ménages correspond donc à un achat indirect de biens d'investissement ;
  • ainsi, avec leur monnaie, les ménages achètent directement ou indirectement, soit des biens de consommation, soit des biens d'investissement ;
  • le marché assure l'équilibre entre l'offre de biens des entreprises et la demande des ménages en fixant le niveau des prix ;
  • l'offre de biens par les entreprises correspond aussi à une demande de travail qui est satisfaite par l'offre des ménages, sur ce marché l'équilibre est assuré par le niveau des salaires ;
  • puisque l'argent gagné par les entreprises grâce à leur production est redistribué aux ménages sous forme de revenu, c'est-à-dire de salaires, d'intérêts et de dividendes, les achats de titres par les ménages correspondent à la partie de leur revenu non consommée, c'est-à-dire à leur épargne ;
  • sur le marché des titres, l'offre correspond à l'investissement des entreprises et la demande à l'épargne des ménages, l'équilibre sur ce marché est assuré par le prix des titres, c'est-à-dire le taux d'intérêt.

Ainsi, si les marchés fonctionnent correctement il ne peut y avoir de chômage, celui-ci ne pouvant provenir que d'une imperfection des marchés et tout particulièrement d'un refus des salariés d'accepter une baisse de leurs salaires. La monnaie ne joue pratiquement aucun rôle dans ce schéma, toute variation de la masse monétaire se traduisant seulement par une variation correspondante du niveau général des prix. Cette conception reste encore très répandue aujourd'hui.

Les fondements de la théorie keynésienne

Une critique de la théorie classique

La théorie classique repose sur l'hypothèse implicite que les ménages souhaitent conserver le minimum de monnaie puisqu'elle ne leur rapporte rien et qu'ils ne peuvent pas la consommer. Selon eux, les ménages conservaient de la monnaie uniquement à cause des décalages entre les entrées d'argent et les paiements ainsi que pour faire face à des imprévus.

Keynes conteste cette hypothèse en introduisant un nouveau motif de détention de monnaie : le motif de spéculation. Puisque les cours des titres fluctuent, les ménages ont intérêt à conserver de la monnaie pour profiter des bonnes occasions, c'est-à-dire pour acheter des titres lorsqu'ils pensent que leurs cours vont monter.

Puisque les ménages peuvent souhaiter conserver de la monnaie, tout l'édifice de la théorie classique s'écroule, les ménages ne souhaitent pas nécessairement acheter tous les biens produits par les entreprises, il peut y avoir du sous-emploi dans l'économie.

Les ménages pouvant conserver de la monnaie, leur choix ne se réduit pas à un arbitrage entre achats de biens de consommation et achats de titres. Keynes considère que les ménages doivent prendre deux décisions fondamentales :

  • répartir leur revenu entre consommation, c'est-à-dire destruction de valeur, et épargne, c'est-à-dire augmentation du patrimoine ;
  • décider de la répartition de leur patrimoine entre monnaie et titres.

Pour Keynes, la consommation des ménages dépend principalement de leur revenu et la répartition du patrimoine du taux d'intérêt. Plus le revenu est fort et plus la consommation est élevée, plus le taux d'intérêt est élevé et plus la part des titres dans le patrimoine est importante.

Mais les décisions individuelles des ménages sont soumises à des contraintes globales, la première étant l'égalité entre l'épargne et l'investissement.

L'égalité entre l'épargne et l'investissement

La production est la source du revenu

L'argent que gagne une entreprise à l'occasion de la production est redistribué sous forme de revenus aux différents intervenants :

  • les salariés qui perçoivent un salaire ;
  • les propriétaires des ressources naturelles qui reçoivent un loyer ;
  • les propriétaires de l'entreprise qui perçoivent le bénéfice sous forme de dividendes.

Dans toute la suite, nous supposerons pour simplifier l'exposé que l'entreprise redistribue tout ce qu'elle gagne.

Production = revenu

L'épargne

Les ménages ne sont pas obligés de dépenser tout l'argent qu'ils reçoivent, ils peuvent en conserver une partie. La théorie keynésienne, comme la comptabilité nationale, utilise donc la notion d'épargne. La définition en est très simple, l'épargne d'un agent est la différence entre son revenu et sa consommation :

Épargne = revenu − consommation

Mais la simplicité de cette définition est dangereuse ! La notion d'épargne est si commune qu'on n'éprouve plus le besoin d'y réfléchir, pourtant elle est utilisée ici dans un sens très précis, différent de celui dans lequel il est parfois utilisé dans la vie courante et même par les économistes.

Il est donc utile de préciser quelques points :

  • L'épargne est un flux, c'est-à-dire qu'elle se rapporte à une période donnée, par exemple une année ou un mois, et non à un instant comme le 28 janvier 2010 à 10h32. Ainsi, par ce simple fait, l'épargne ne peut être assimilée à des avoirs, par exemple à des avoirs sur un compte d'épargne. La conséquence est qu'on ne peut pas puiser dans son épargne. Au début de la période l'épargne n'existe pas, ou plutôt elle est nulle, car le revenu et la consommation n'apparaissent que progressivement et sont donc nuls au début de la période ;
  • la notion de consommation n'est pas équivalente à celle de dépense car certaines dépenses ne sont pas des dépenses de consommation. Par exemple, les intérêts payés ne sont pas une dépense de consommation mais un transfert qui vient en déduction du revenu. La consommation correspond aux seules acquisitions par les ménages de biens et services produits. A contrario, un achat de terrain n'est pas une dépense de consommation, d'une part car un terrain ne peut pas être produit par l'homme, d'autre part parce que son achat ne correspond pas à une destruction de valeur ;
  • on peut tout aussi bien épargner en remboursant ses dettes qu'en plaçant son argent à la caisse d'épargne ou en achetant des actions. En effet, l'argent dépensé pour rembourser ses emprunts ne peut être utilisé pour sa consommation.

Le revenu d'un ménage correspond à la richesse qu'il a reçue lors d'une période, la consommation à la richesse qu'il a détruite et l'épargne à son enrichissement lors de cette période.

L'égalité entre l'épargne et l'investissement

Pour démontrer l'égalité entre l'épargne et l'investissement, il suffit de considérer que :

  • d'une part, le revenu est égal à la production ;
  • d'autre part, la production est égale à la consommation plus l'investissement.

On en déduit que le revenu est aussi égal à la consommation plus l'investissement. Cela signifie également que la différence entre le revenu et la consommation est égale à l'investissement. Comme la différence entre le revenu et la consommation n'est rien d'autre que l'épargne, on parvient à l'égalité fondamentale :

Épargne = investissement

Ce qui est remarquable dans cette égalité, c'est qu'elle est toujours vérifiée, pour toute période et quelles que soient les conditions économiques, notamment quel que soit le niveau du taux d'intérêt. Il est donc difficile de l'interpréter comme une relation d'équilibre permettant de déterminer le taux d'intérêt.

Une fois l'investissement des entreprises réalisé, les ménages n'ont plus le pouvoir de déterminer leur épargne, celle-ci est rigoureusement déterminée par l'investissement décidé par les entreprises.

En effet, le revenu des ménages est aussi égal à la production, c'est-à-dire la somme de l'investissement et de la consommation. Si les ménages veulent diminuer leur épargne, ils vont augmenter leur consommation, mais, en augmentant leur consommation ils vont également augmenter la production est donc leur revenu. Leur épargne restera inchangée !

L'égalité entre l'épargne et l'investissement signifie donc que l'enrichissement global de la société est strictement déterminé par l'investissement des entreprises, le désir d'épargne des ménages n'ayant d'influence que sur le niveau de la production.

Le multiplicateur keynésien

Keynes va faire une hypothèse fondamentale : les ménages déterminent leur consommation essentiellement en fonction de leur revenu et souhaitent en épargner une part.

Supposons, par exemple, que les ménages souhaitent consommer quatre cinquièmes de leur revenu et en épargner un cinquième. Au niveau macroéconomique, le revenu des ménages est déterminé par la production, c'est-à-dire la somme de la consommation et de l'investissement. Supposons qu'initialement les entreprises décident de produire des biens de consommation pour une valeur de 200 et des biens d'investissement pour une valeur de 100. La valeur totale de la production est de 300, elle est redistribuée aux ménages sous forme de revenu. Les ménages souhaitent consommer les 4/5 de leur revenu, soit 300*4/5=240. Mais cette demande des ménages est supérieure à l'offre des entreprises qui est de 200. Les entreprises vont donc accroître leur production, ce qui génèrera une hausse des revenus des ménages et donc de leur demande.

Puisque les ménages épargnent un cinquième de leur revenu, la situation va se stabiliser lorsque le niveau du revenu des ménages sera égal à cinq fois leur niveau d'épargne. L'épargne des ménages étant égale à l'investissement des entreprises, le comportement des ménages va amener le niveau de leur revenu, et donc de la production, à cinq fois le niveau de l'investissement. Ce mécanisme prend le nom de multiplicateur keynésien, il montre que l'investissement des entreprises va déterminer le niveau de la production et donc de l'emploi.

Ce petit modèle montre pourquoi l'égalité entre l'épargne et l'investissement est importante. En effet, en fixant leur niveau d'investissement, les entreprises imposent également aux ménages leur niveau d'épargne. Ce qui est remarquable dans le modèle keynésien, c'est qu'en voulant modifier leur épargne, les ménages ne vont, en fait, que modifier le niveau de leur revenu. Dans notre exemple, les ménages constatent que leur épargne est trop forte et, pour la faire diminuer, ils vont augmenter leur consommation. Mais, en augmentant leur consommation, ils vont augmenter d'un même montant le niveau de leur revenu, si bien que leur épargne ne changera pas. Le processus ne cessera que lorsque le revenu des ménages aura suffisamment progressé pour être compatible avec le niveau d'épargne que leur imposent les entreprises.

Un niveau d'investissement insuffisant génère du chômage

Le multiplicateur keynésien montre que la valeur de la production et le revenu nominal, c'est-à-dire le revenu exprimé en unités monétaires, dépendent de la valeur de l'investissement. Mais une baisse de la valeur de la production induite par une baisse du niveau d'investissement peut provenir aussi bien d'une baisse des prix que d'une baisse de l'activité. Supposons donc que l'on parte d'une situation où le niveau de l'investissement assure le plein-emploi et que, suite à des prévisions pessimistes des entrepreneurs, le niveau d'investissement chute à zéro. Pour tenir compte du décalage entre le moment où l'entrepreneur doit engager des dépenses pour produire et celui où il peut vendre sa production, nous pouvons découper le temps en périodes.

Au début de chaque période, les entrepreneurs doivent décider du niveau de leur production. Il s'appuient pour cela sur le prix de la main-d'œuvre qu'il peuvent constater sur le marché du travail et sur une prévision du prix de leurs produits au moment où il seront disponibles sur le marché. Ils anticipent donc une valeur de leur production qu'ils peuvent comparer aux coûts salariaux à engager. Si leurs perspectives de profit leur paraissent satisfaisantes, ils lanceront leur production.

Au début de la période, les entreprises paient les salaires, la valeur anticipée de la production est alors égale au revenu effectivement versé sous forme de salaires plus le revenu anticipé correspondant au profit. À la fin de la période, la production est mise en vente. Les salariés vont décider de leur consommation sur la base de leurs salaires reçus et les entrepreneurs vont la décider sur la base de leurs profits anticipés. Mais, du fait du désir d'épargne des salariés et des entrepreneurs, ces consommations sont inférieures au revenu versé ou anticipé, c'est-à-dire inférieures à la valeur de la production proposée à la vente. Suite à cette demande insuffisante, les entreprises ont le choix entre baisser leurs prix afin de vendre toute leur production ou en stocker une partie. Dans les deux cas, les entrepreneurs ne réaliseront pas leurs prévisions de profit.

À la période suivante, les entreprises auront tendance à réduire leur production pour s'adapter à la demande. Cependant, elles peuvent aussi chercher à rétablir leurs profits en exerçant une pression à la baisse sur les salaires. Si ceux-ci baissent effectivement, les entreprises réviseront leurs perspectives de profit à la hausse et, si elles les jugent satisfaisantes, elles lanceront leur production. Mais, si l'investissement reste nul, à la fin de la période, on se retrouvera exactement dans la même situation : du fait du désir d'épargne des ménages, la demande sera inférieure à l'offre. La réaction des entreprises devrait être alors de diminuer les quantités produites.

Si les entreprises diminuent les quantités produites, elles diminuent également leur demande de travail. Cela se traduit par une baisse du prix du travail, c'est-à-dire du salaire horaire. Face à cette baisse, les salariés peuvent réagir de deux manières, ils peuvent réduire leur offre car le travail sera moins attractif face au loisir, ils peuvent accroître leur offre pour maintenir leur pouvoir d'achat. Plus le revenu est faible et plus le deuxième effet est fort, si bien que si la production, et donc la demande de travail, continuent à baisser, il arrivera nécessairement un moment où les revenus des salariés seront si bas que l'offre de travail augmentera. Elle finira alors par dépasser la demande de travail, c'est-à-dire que le chômage apparaîtra.

Valeurs brutes et valeurs nettes

Il est nécessaire d'introduire ici dans l'analyse la détérioration du capital physique des entreprises (que les comptables nationaux appellent le capital fixe) et de distinguer entre l'investissement brut et l'investissement net. En effet, le capital physique des entreprises se détériore au cours du temps et il faut le remplacer pour maintenir les capacités de production. Une partie de la production doit donc être consacrée à remplacer le capital, c'est ce que les comptables nationaux appellent la consommation de capital fixe.

La part de la production destinée à accroître ou maintenir le capital fixe des entreprises est l'investissement brut, l'augmentation effective du capital fixe des entreprises est l'investissement net, il est égal à la différence entre l'investissement brut et la consommation de capital fixe.

Notons que l'investissement net peut être négatif. En effet, la consommation de capital fixe mesure l'effort qui serait nécessaire pour maintenir le capital en l'état et non l'effort réellement effectué. Comme les entreprises ne sont pas obligées de maintenir en état toutes leurs machines ou tous leurs bâtiments, il se peut que l'investissement brut soit inférieur à la consommation de capital fixe, et donc que l'investissement net soit négatif. Cette situation correspond à une réduction du capital fixe des entreprises.

La consommation de capital fixe possède une double dimension :

  • 1. une dimension physique puisqu'elle correspond à la détérioration du capital fixe,
  • 2. une dimension en termes de revenu puisqu'elle correspond à la notion d'amortissement de la comptabilité privée. Or, les entreprises ne distribuent pas la partie de leur revenu correspondant à l'amortissement de leur capital.

Ainsi, lorsque l'on dit que les entreprises distribuent tout leur revenu aux ménages, il faut comprendre qu'elles distribuent aux ménages la valeur de leur production moins la consommation de capital fixe. La valeur de la production correspond au revenu brut et la différence entre le revenu brut et la consommation de capital fixe est appelée le revenu net. C'est leur revenu net et non leur revenu brut que les entreprises distribuent aux ménages. Par exemple, si la valeur de la production est de 500 et la consommation de capital fixe de 100, les entreprises distribuent aux ménages un revenu de 400 et non de 500.

Les ménages n'ayant pas de consommation de capital fixe, leur revenu net est aussi égal à leur revenu brut. L'épargne peut également être calculée en brut et en net. Si l'on suppose que les ménages n'ont pas de production et donc pas d'actifs fixes, leur épargne nette est égale à leur épargne brute.

L'égalité entre l'épargne et l'investissement est donc aussi l'égalité entre l'investissement net des entreprises et l'épargne des ménages.

Investissement net des entreprises = épargne des ménages

Cette égalité est très importante car l'investissement net des entreprises mesure l'accroissement du capital fixe des entreprises et l'épargne mesure l'enrichissement des ménages. L'égalité entre l'investissement net et l'épargne signifie donc que, globalement, l'enrichissement des ménages est nécessairement égal à l'accroissement du capital fixe des entreprises.

Investissement net et épargne sont les deux faces d'une même réalité, l'accumulation. L'investissement net est la mesure de l'accroissement de richesse provenant de l'accumulation de biens, l'épargne est la mesure de la valeur des nouveaux droits de propriété sur ces biens, c'est-à-dire l'accumulation exprimée en termes de droits.

Il est donc possible de résumer la théorie keynésienne en termes très simples :

  • 1. puisque les ménages détruisent lors de leur consommation les biens qu'ils achètent, leur accumulation de richesses ne peut être que la contrepartie de l'accumulation de biens par les entreprises, c'est-à-dire la contrepartie de l'investissement net ;
  • 2. les ménages ne décident pas de l'accumulation globale, ils ne peuvent au mieux que l'influencer, ce sont les entreprises qui, par leur investissement net, décident de l'accumulation de biens et donc également de leur contrepartie en termes de droits, c'est-à-dire l'épargne des ménages ;
  • 3. les ménages veulent, sauf lorsqu'ils atteignent un seuil de très grande pauvreté, consacrer une part de leur revenu à l'accumulation, en d'autres termes ils ne choisissent pas entre la consommation et l'épargne mais veulent tout à la fois consommer et épargner, ce qui implique qu'ils lient leur consommation à leur enrichissement, plus ce dernier est fort et plus les ménages vont consommer ;
  • 4. si les entreprises n'ont plus intérêt à investir ou si elles ne peuvent plus le faire, alors l'épargne des ménages est nulle, ce qui les amène à réduire leur consommation qui va chuter jusqu'à son niveau minimum, entraînant avec elle la production et le revenu, c'est la crise.

La théorie keynésienne fait donc de l'enrichissement des ménages le véritable moteur de l'économie, c'est lui qui permet d'atteindre le plein emploi. Ce moteur est normalement alimenté par l'investissement net des entreprises, mais lorsque ce carburant vient à manquer certains ont proposé des carburants de substitution, le plus connu d'entre eux étant le déficit des administrations.

Déficits publics : remède miracle ou bombe à retardement ?

L'investissement net des entreprises détermine l'accumulation globale de l'économie, s'il n'y a pas d'autres agents économiques que les entreprises et les ménages, l'enrichissement des ménages est nécessairement déterminé par l'investissement net, mais s'il y a un autre agent économique, la situation change. En effet, l'accumulation globale va être partagée entre les ménages et ce nouvel agent. Les politiques dites keynésiennes font de l'État ce nouvel agent.

Ainsi, l'investissement net des entreprises détermine l'enrichissement global qui doit être partagé entre les ménages et l'État. L'idée qui est à la base des politiques de relance dites keynésiennes est la suivante : lorsque l'investissement net des entreprises est insuffisant pour générer un enrichissement des ménages compatible avec le plein-emploi, il est possible de compenser la faiblesse de l'accumulation globale par une accumulation négative de l'État, c'est-à-dire par son appauvrissement. En effet, l'égalité entre l'épargne et l'investissement devient alors :

Enrichissement des ménages = investissement net + appauvrissement de l'État

Ou encore, en termes plus économiques :

Épargne des ménages = investissement net privé + déficit public

Nous reprenons ici l'hypothèse keynésienne de nullité de l'épargne nette des entreprises.

Concrètement, l'appauvrissement de l'État est obtenu par un déficit budgétaire, c'est-à-dire par des dépenses de l'État supérieures à ses recettes. Les dépenses de l'État augmentent les revenus des ménages, soit directement lorsqu'elles correspondent aux salaires des fonctionnaires, soit indirectement par l'intermédiaire de la production lorsque les dépenses correspondent à des achats de biens et services. Les recettes de l'État correspondent principalement aux impôts et taxes, elles viennent en déduction du revenu des ménages. Le déficit des administrations correspond donc à l'accroissement du revenu des ménages résultant des effets opposés des dépenses et des recettes publiques, il joue alors un rôle analogue à l'investissement net dans le mécanisme du multiplicateur keynésien.

C'est cet impact sur la relance de l'activité qui est présenté comme la principale motivation des politiques dites keynésiennes. Cependant, il convient d'affiner l'analyse car l'impact du déficit sur l'économie diffère selon son mode de financement.

Schématiquement, deux types de financement sont possibles :

  • 1. Un financement par la banque centrale ;
  • 2. Un financement par émissions de titres (bons du Trésor) par l'État.

Lorsque le déficit est financé par la banque centrale, c'est-à-dire par création monétaire, l'appauvrissement de l'État s'exprime par l'accroissement de sa dette envers le système bancaire, l'enrichissement des ménages se traduit par une augmentation de leurs avoirs en monnaie, c'est-à-dire par une augmentation de leurs créances sur le système bancaire. Puisque le système bancaire a lui-même une créance sur l'État, l'appauvrissement de l'État prend ici la forme d'un endettement indirect envers tous les ménages qui détiennent de la monnaie.

Lorsque le déficit est financé par une émission de titres, l'augmentation de ces titres correspond à la fois à l'appauvrissement de l'État et à l'enrichissement des ménages. Cette fois l'État s'endette uniquement auprès des ménages ayant acheté des titres.

La principale différence entre un endettement sous forme de monnaie et un endettement sous forme de titres est qu'il n'est pas possible de demander le remboursement de la monnaie émise. En choisissant de faire financer son déficit par la banque centrale, l'État l'impose à l'ensemble des ménages qui, s'ils veulent rééquilibrer leur bilan suite à l'émission monétaire, n'ont d'autre choix que de se porter acquéreurs de titres émis par les entreprises. L'offre de titres étant limitée, leur cours va croître et donc leur rendement diminuer. La hausse du cours des titres incite les entreprises à en émettre de nouveaux, c'est-à-dire à investir. C'est le deuxième effet du déficit budgétaire financé par création monétaire, outre son impact direct sur la demande, il stimule l'investissement des entreprises. Son principal inconvénient est le risque d'inflation que crée la croissance de la masse monétaire lorsque le pays se rapproche du plein-emploi.

En choisissant de financer son déficit par émission de titres, l'État en demande en quelque sorte la permission aux ménages qui disposent de liquidités. Il propose une alternative aux placements en titres émis par les entreprises qui permettra aux ménages de continuer à s'enrichir lorsque l'offre des entreprises est insuffisante. Dans ce cas, l'État concurrence les entreprises sur le marché des titres, si bien que leur cours baisse et leur rendement augmente. La baisse des cours va se traduire par une réduction de l'offre de titres par les entreprises, c'est-à-dire par une baisse de l'investissement. Mais le principal inconvénient du financement du déficit public par émissions de titres est l'accroissement de la dette publique. Dans ce cas, en effet, l'enrichissement des ménages correspond à un accroissement de leurs créances sur l'État.

Les deux modes de financement du déficit correspondent donc à des objectifs différents, l'objectif d'une politique de déficit financé par création monétaire est exclusivement une relance de l'économie, l'objectif d'une politique de déficit financé par l'émission de titres porte aussi sur le maintien du rendement des titres offerts aux épargnants. Le problème est qu'aucun de ces modes de financement ne peut être poursuivi durablement sans conséquences graves, notamment lorsqu'il se traduit par un accroissement de la dette publique.

La dette publique génère des intérêts à payer par l'État, ces intérêts viennent accroître le déficit s'ils ne sont pas compensés par une hausse des impôts, le déficit s'ajoute à la dette et les intérêts croissent à nouveau. À partir d'un certain niveau, le système devient explosif et conduit irrémédiablement à la faillite de l'État. Le problème est particulièrement grave lorsque les ménages qui paient les impôts ne sont pas les mêmes que ceux qui reçoivent les intérêts de la dette publique car, si les impôts croissent pour contenir le déficit, les ménages qui paient les impôts se retrouveront rapidement confrontés à une charge insupportable.

Le désendettement de l'État devient également de plus en plus problématique avec la croissance de la dette publique puisque celle-ci a pour contrepartie un patrimoine des ménages supérieur à la valeur des actifs réels de l'économie. Une baisse de la dette publique implique donc une baisse du patrimoine des ménages, ce qui ne va jamais sans quelques tensions.

Notons que le problème de la dette n'est pas exclusivement celui de l'État. En effet, si l'on considère que les ménages qui épargnent sont généralement les plus riches, il est possible de compenser leur enrichissement par un appauvrissement des ménages les plus pauvres, ceux-ci pouvant être incités à s'endetter pour maintenir une épargne négative. Mais l'appauvrissement des plus pauvres a des limites qu'il est difficile de dépasser, si bien que cette solution ne peut être que temporaire.

Blocage de la croissance et croissance zéro

Ainsi, s'il permet de relancer l'économie en cas de défaillance temporaire de l'investissement et d'amortir les cycles économiques difficilement évitables en économie de marché, le déficit public n'est pas une solution au sous-emploi lorsque l'investissement net se maintient durablement à des niveaux très bas. Deux questions se posent donc :

  • existe-t-il des situations où l'investissement net pourrait se maintenir durablement à des niveaux insuffisants pour maintenir le plein-emploi ?
  • existe-il des solutions pour remédier à des situations de ce type ?

L'investissement net a pour but d'accroître le capital fixe des entreprises, pour qu'il ait lieu, il faut qu'il soit tout à la fois souhaité par les entreprises et possible physiquement.

Une entreprise ne souhaite investir que lorsqu'elle y voit un intérêt, c'est-à-dire généralement, soit pour faire face à une demande croissante, soit pour améliorer sa productivité et donc accroître son profit.

La croissance de la demande provient à la fois de la croissance démographique et de la croissance de la consommation par habitant. Lorsque la croissance démographique est faible, la croissance de la demande ne peut provenir que de la croissance de la consommation par habitant. S'il n'y avait qu'un produit dans l'économie, il est clair que la croissance de la consommation se heurterait nécessairement, à partir d'un certain moment, à un seuil de saturation qui constitue un plafond impossible à dépasser. Par exemple, un ménage peut acheter un téléviseur par an, si les prix des téléviseurs baissent il peut en acheter deux par an, si les prix baissent à nouveau peut-être en achètera-t-il trois par an, mais, même si les téléviseurs étaient gratuits, irait-il jusqu'à en acheter mille par an ? Ce raisonnement est valable pour tous les produits.

Ainsi, la croissance de la consommation ne peut se poursuivre qu'avec l'apparition de nouveaux produits. Cependant, si les nouveaux produits ne font que se substituer aux anciens, rien ne garantit qu'ils nécessiteront plus de capital fixe et donc qu'ils génèreront un investissement net suffisant pour assurer le plein-emploi. En effet, si la durée de vie d'un produit est prévisible, l'amortissement de son capital, c'est-à-dire la consommation de capital fixe, annulera l'effet positif des nouveaux investissements sur l'investissement net. Seuls des produits satisfaisant des besoins réellement nouveaux et capables de susciter un enthousiasme tel que les ménages acceptent d'y consacrer durablement une part importante de leur revenu, peuvent générer des perspectives de profit et donc un investissement net important pendant de longues périodes. Malheureusement, l'invention de tels produits ne se décrète pas.

Mais il ne suffit pas que l'investissement net soit souhaité, encore faut-il qu'il soit possible. Or, dans une économie sans croissance démographique ni gains de productivité, il arrive nécessairement un moment où l'investissement net s'annule. En effet, l'amortissement du capital est approximativement proportionnel au capital fixe installé alors que, de période en période, l'investissement brut est approximativement constant.

Ainsi, pour un effort d'investissement donné, la consommation de capital fixe va croître régulièrement avec le capital fixe, plus le capital fixe sera élevé et plus l'investissement net, qui est égal à la différence entre un investissement brut stable et une consommation de capital fixe croissante, va diminuer. Il arrivera nécessairement un moment où la croissance du capital fixe s'arrêtera pratiquement et où l'investissement net sera négligeable. Cela resterait vrai même si toutes les ressources étaient consacrées exclusivement à l'investissement. À ce stade, tout nouvel investissement ne peut au mieux, que compenser la dégradation du capital installé.

Cette situation correspond à celle décrite par Keynes, c'est-à-dire celle où l'activité économique va se traduire par une succession de phases de croissances et de dépressions. Dans les pays où la croissance démographique est proche de zéro, seuls des gains de productivité permettent d'échapper à ce scénario. Mais, là encore, des gains de productivité ne se décrètent pas.

Une autre cause d'impossibilité du maintien de l'investissement net à un niveau suffisant pour garantir le plein-emploi est l'épuisement des ressources naturelles. En effet, les ressources naturelles sont limitées et elles ne peuvent supporter, pour un niveau technologique donné, qu'une activité limitée. De plus, les contraintes liées à la protection de l'environnement imposent un plafond à l'activité économique qu'il est impossible de dépasser sans conséquences graves pour les générations futures. Ce plafond imposé à l'activité est aussi un plafond pour le capital fixe, c'est-à-dire un niveau d'activité à partir duquel l'investissement net devient impossible.

Il suffit que l'une des conditions présentées ci-dessus soit vérifiée pour que l'investissement net se bloque et donc que l'économie entre en récession. Nous voyons donc qu'il existe des circonstances où la croissance peut se bloquer durablement, c'est le cas notamment avec l'épuisement des ressources naturelles, situation qui semble devoir être le principal motif d'inquiétude pour les décennies à venir. Ainsi, ce n'est pas parce que le monde a connu de longues périodes de croissance que celle-ci est la situation normale d'une économie. Puisqu'une croissance zéro n'est compatible qu'avec un investissement net nul, le monde est-il condamné à vivre une succession ininterrompue de phases de croissance et de récession ?

Pour supprimer durablement les crises économiques, Keynes proposait, non de creuser les déficits publics, mais de maintenir le taux de profit à un niveau proche de zéro en amenant le capital fixe à un niveau très élevé. Dans ces conditions, les placements des ménages ne seraient plus rémunérateurs et ils n'auraient plus véritablement intérêt à accumuler de la richesse. Au contraire, les ménages seraient incités à dépenser pendant leur vieillesse la richesse accumulée pendant leur période de vie active. En d'autres termes, Keynes voyait dans la baisse du taux de profit un moyen d'inciter les ménages à stabiliser volontairement leur richesse, c'est-à-dire un moyen de maintenir leur enrichissement à un niveau nul, seul compatible avec l'investissement net nul qui caractérise une économie stationnaire.

On peut cependant douter que la méthode proposée par Keynes suffise car, même si les placements financiers ne rapportaient rien, les ménages continueraient toujours à chercher à épargner sur l'ensemble de leur vie, d'une part parce qu'ils ne savent pas quand ils vont mourir, si bien qu'une désépargne trop importante risquerait de les plonger dans la pauvreté avant leur mort, d'autre part parce que de nombreux ménages souhaitent transmettre un héritage à leurs enfants.

Le problème est donc le suivant :

  • les ménages veulent épargner pour accumuler de la richesse au cours de leur vie ;
  • la croissance zéro n'est compatible avec aucun enrichissement des ménages.

Ce problème n'est pas insoluble si l'on accepte d'introduire, comme le font les comptables nationaux, une distinction entre opérations courantes et opérations en capital. La théorie keynésienne repose, en effet, sur un lien fort entre le revenu et la consommation, or, ce lien n'existe réellement que si le revenu est défini exclusivement à partir des opérations courantes.

Les opérations en capital se caractérisent principalement par leur caractère exceptionnel. Du fait de ce caractère, leur impact sur la consommation est relativement limité. Par exemple, un ménage qui consomme habituellement 80% de son revenu ne va pas consommer 80% d'un héritage lorsqu'il le reçoit. Il est plus probable que sa consommation augmentera principalement du fait de l'augmentation de revenu que générera son héritage. À l'inverse, un ménage qui subit une perte exceptionnelle ne va généralement pas réduire sa consommation, sauf si sa perte a un impact négatif sur son revenu.

Les comptables nationaux définissent donc le revenu uniquement à partir des opérations courantes, c'est-à-dire :

Revenu = production + transferts courants reçus − transferts courants versés

Les principaux transferts courants sont les salaires, les revenus de la propriété et les impôts courants.

La définition de l'épargne n'ayant pas changé, on en déduit que l'épargne correspond à l'enrichissement des ménages consécutive aux seules opérations courantes, ce que l'on pourrait appeler l'enrichissement courant, et exclut l'enrichissement ou l'appauvrissement provenant d'évènements exceptionnels.

L'enrichissement des ménages peut donc être décomposé en deux éléments, l'enrichissement courant et l'enrichissement exceptionnel. Le lien entre la consommation et l'épargne apparaît ainsi comme un lien entre la consommation et, non plus l'enrichissement total des ménages, mais leur seul enrichissement courant.

Dès lors, il devient possible de préserver l'enrichissement courant des ménages sans lequel il n'y aurait pas de consommation tout en maintenant un enrichissement global nul. Il suffit, pour cela, de compenser le nécessaire enrichissement courant des ménages par un appauvrissement exceptionnel. Cet appauvrissement pouvant difficilement être autre qu'imposé, c'est une nouvelle fois l'État qui doit intervenir. Cet appauvrissement sera provoqué, non par une destruction de richesse, mais par des transferts en capital des ménages vers l'État.

En pratique, les seuls transferts en capital significatifs des ménages vers l'État sont les droits de succession. Dans ce cas, l'appauvrissement exceptionnel des ménages est compensé par un enrichissement exceptionnel de l'État. Si l'enrichissement total est nul pour l'ensemble de l'économie et nul pour les ménages, il doit aussi nécessairement être nul pour l'État. Ainsi, l'enrichissement de l'État provenant des droits de succession doit être compensé par un appauvrissement courant, c'est-à-dire par un déficit budgétaire courant.

La solution au problème posé par la croissance zéro consiste donc, dans le cadre d'une politique de relance par la demande, à combler les déficits publics courants par des transferts en capital plutôt que de les financer par l'endettement de l'État.

Dans son principe, cette solution est très simple à comprendre. Lorsque l'investissement net est durablement nul, le problème vient de la volonté d'enrichissement des ménages qui ne peut être satisfaite durablement. Si on laissait aux ménages la possibilité de s'enrichir tout au long de leur vie et que, à leur mort, cet accroissement de richesse soit transféré à l'État grâce à des droits de succession, la volonté de chaque ménage de s'enrichir ne serait pas incompatible avec un maintien à un niveau constant de la richesse détenue par l'ensemble des ménages. Notons ici qu'il n'est pas nécessaire que toute la richesse accumulée par les ménages pendant leur vie soit prélevée, il suffit que le taux de prélèvement soit suffisamment élevé pour la stabiliser rapidement.

Une autre possibilité consiste à instaurer des impôts sur le patrimoine qui interdisent sa croissance au-delà d'un certain plafond. Toutefois, l'inconvénient de cette solution est le risque de tuer toute incitation à entreprendre chez ceux qui atteignent ce plafond.

Politiques keynésiennes en économie ouverte

En toute rigueur, la théorie keynésienne n'est valide que dans le cadre d'une économie fermée, c'est-à-dire sans relations avec l'extérieur. Elle est donc valide pour l'économie mondiale considérée comme un tout mais non pour chaque pays pris isolément.

Nous supposerons ici, pour simplifier, qu'il n'y a pas de transferts de revenus entre pays. Si nous supposons également que les entreprises distribuent tout leur revenu aux ménages, dans chaque pays, le revenu des ménages est égal à la production. La théorie keynésienne repose sur l'idée que, si le revenu les ménages est égal à la production, ils ne sont pas pour autant obligés de dépenser tout leur revenu pour acheter la production, ils peuvent en utiliser une partie pour acquérir des actifs financiers, c'est-à-dire de la monnaie et des titres financiers.

Dans une économie ouverte, les ménages ont davantage de choix, ils peuvent acheter des produits et des actifs financiers non plus seulement dans le pays, mais également à l'étranger. Inversement, les agents économiques étrangers peuvent acheter dans le pays des produits et des actifs financiers.

Dans un pays donné, la production nationale est donc égale à la somme de la demande intérieure et de la demande extérieure. La demande intérieure provient des entreprises et des ménages nationaux, elle correspond à la part de l'investissement et de la consommation qui s'adresse aux entreprises nationales. Comme la demande en produits des entreprises et des ménages peut également être satisfaite par l'étranger, c'est-à-dire par des importations, la demande intérieure est égale à l'investissement plus la consommation moins les importations. La demande extérieure correspond aux exportations.

Dans une économie ouverte on a donc :

Production = investissement + consommation + exportations − importations

La différence entre les exportations et les importations est le solde de la balance commerciale.

Dans une économie fermée, une augmentation de l'investissement se traduit par une augmentation de la production, donc du revenu des ménages et, par suite, de la consommation. La croissance de la consommation génère à son tour une augmentation de la production, c'est le multiplicateur keynésien. Dans une économie ouverte où les produits et les capitaux peuvent circuler librement, ce n'est plus nécessairement le cas. En effet, une hausse de l'investissement peut aussi bien se traduire par une dégradation de la balance commerciale. Pour comprendre dans quelles circonstances ce sera le cas, il est nécessaire de distinguer entre liberté de circulation des produits et liberté de circulation des capitaux.

Si les produits circulent librement, le marché devient mondial, si bien que les prix des produits exprimés dans une unité monétaire internationale tendent à s'égaliser dans tous les pays. Les pays peuvent se spécialiser, ce qui ne peut qu'accroître la production mondiale, c'est la théorie des avantages comparatifs de Ricardo. Cependant, la libéralisation des mouvements de produits n'implique pas nécessairement l'apparition d'excédents ou de déficits des balances commerciales des différents produits.

En effet, si nous faisons l'hypothèse d'une absence de transferts de revenus entre pays, le solde de la balance commerciale est indissociablement lié à celui de la balance des capitaux, un excédent de la balance commerciale correspond nécessairement à un déficit de la balance des capitaux, un déficit de la balance commerciale correspond nécessairement à un excédent de la balance des capitaux. Cette relation provient du fait qu'un pays offre et demande à l'étranger à la fois des produits et des actifs financiers. En l'absence de transferts de revenus, l'offre globale est nécessairement égale à la demande globale. C'est-à-dire :

Exportations + ventes d'actifs financiers = importations + achats d'actifs financiers

Ou encore :

Exportations − importations = achats d'actifs financiers − ventes d'actifs financiers

Le solde de la balance commerciale est donc égal à l'opposé de la balance des capitaux.

En l'absence de mouvements de capitaux, le solde de la balance des capitaux est nul, si bien que le solde de la balance commerciale est, lui aussi, nécessairement nul. Autrement dit, en l'absence de mouvements de capitaux, les importations et les exportations sont nécessairement équilibrées. Les conséquences pour la théorie keynésienne en sont extrêmement importantes. En effet, en cas d'équilibre de la balance commerciale, la théorie keynésienne retrouve toute sa validité puisqu'une augmentation de l'investissement et de la consommation ne peuvent que se traduire par une augmentation de la production.

Ainsi, en l'absence de circulation des capitaux entre pays, la théorie keynésienne a la même validité qu'en économie fermée.

Si les produits et les capitaux peuvent circuler librement, les agents économiques peuvent acheter ou vendre produits et actifs financiers à d'autres agents économiques sans tenir compte de leur nationalité, il n'y a donc plus nécessairement d'équilibre de la balance commerciale et de la balance des capitaux. La production nationale n'est alors plus déterminée par la demande intérieure mais bien plutôt par sa part du marché mondial. Dans ces conditions, les politiques keynésiennes de relance par les déficits publics perdent de leur efficacité car une augmentation de la demande intérieure va se traduire par une dégradation du solde commercial et non par une augmentation de la production.

Puisque la libéralisation des mouvements de capitaux rend inefficaces les politiques de relance par la demande, les pays ne peuvent améliorer leur situation qu'en optant pour des politiques de l'offre, c'est-à-dire par des politiques visant à améliorer la compétitivité de leurs entreprises.

Or, la libéralisation des mouvements de capitaux a une autre conséquence importante, la tendance à l'égalisation des taux de rendement des actifs financiers et, par voie de conséquence, des taux de profit des capitaux dans les différents pays. Mais, du fait de l'égalisation des prix des prix des actifs fixes, une technologie donnée nécessite le même capital partout dans le monde. Le taux de profit étant unique, on en déduit que les revenus du capital doivent être indépendant du pays. La valeur de la production étant également indépendante du pays, la masse salariale qui est égale à la différence entre la production et les revenus du capital doit l'être aussi. Or, pour une technologie et une compétence données, la productivité d'un salarié est indépendante du pays. La libéralisation des mouvements de capitaux implique donc une égalisation des taux de salaire entre les pays.

Le monde a connu différentes périodes de mondialisation, la période que nous connaissons actuellement présente la particularité de mettre en relation, d'une part des pays à haute intensité capitalistique, à salaires élevés et relativement peu peuplés, d'autre part des pays à basse intensité de capital disposant d'immenses réserves de main-d'œuvre sous-payée. Elle modifie donc radicalement les relations entre le capital et le travail en faveur du capital et implique une baisse des salaires dans les pays où ils sont supérieurs aux niveaux mondiaux.

Les pays à salaires élevés qui ont opté pour la liberté de circulation des produits et des capitaux n'ont donc que trois possibilités :

  • accepter la baisse de leurs salaires ;
  • accepter la montée continue du chômage ;
  • renoncer à la libre circulation des capitaux.

Les économistes libéraux justifient généralement la libre circulation des capitaux par la recherche d'une affectation optimale des ressources rares que seraient le capital et la main-d'œuvre. Ce raisonnement serait valable si le capital était réellement une ressource rare, or la rareté réelle n'est pas celle du capital et de la main-d'œuvre mais plutôt celle des ressources naturelles et de la main-d'œuvre, c'est donc la répartition optimale des ressources naturelles et de la main-d'œuvre qui devrait être recherchée. Elle est rendue difficile, voire impossible, par l'existence des frontières et des politiques limitant la liberté de circulation de la main-d'œuvre.

À moyen terme, le capital fixe n'est pas une donnée naturelle mais résulte très largement du taux d'intérêt. Plus le taux d'intérêt est faible et plus le capital est important. Or, l'un des principaux résultats de la théorie keynésienne est de montrer que, dans une économie sans relation avec l'extérieur, le taux d'intérêt est déterminé par la politique monétaire. La rareté relative du capital est donc aussi le résultat de la variété des politiques économiques adoptées par les différents pays.

La libéralisation de circulation des capitaux n'a donc pas pour objectif d'affecter de manière optimale des ressources rares, mais de ne plus faire dépendre les taux de profit des politiques monétaires, c'est-à-dire de libérer les rapports entre le capital et le travail de la tutelle de l'État.


Menaces sur la croissance mondiale

Ce n'est qu'au niveau mondial que l'égalité entre l'épargne et l'investissement est strictement vérifiée. Si l'on adopte l'hypothèse que les impôts en capital son négligeables, elle peut encore s'écrire :

Épargne privée = investissement net privé + déficits publics

Dans une première phase, la mondialisation s'est traduite par des investissements massifs dans les pays émergents qui bénéficiaient d'une main-d'œuvre bon marché. Dans le même temps, les pays développés ont cherché à maintenir leur activité menacée par leurs nouveaux concurrents en creusant leurs déficits publics. La conjonction de ces deux actions a tiré fortement la croissance mondiale.

Mais cette situation n'est pas durable. Les investissements privés ne peuvent que ralentir avec l'inévitable saturation de la demande. De même, les déficits publics ont alimenté des dettes qui atteignent des niveaux insupportables et imposent des politiques budgétaires restrictives.

À ces éléments défavorables s'en ajoute un troisième, la croissance des inégalités de revenus. En effet, le taux d'épargne est plus élevé chez les ménages des classes supérieures que chez ceux des classes moyennes et populaires. Ainsi, le taux d'épargne moyen croît si les classes supérieures obtiennent une plus grande part du revenu mondial, ce qui a un impact négatif sur la croissance. Or, deux facteurs vont dans le sens d'une aggravation des inégalités sociales.

Le premier provient de la raréfaction des ressources naturelles. En effet, l'exploitation des ressources naturelles est une activité à rendements décroissants, si bien que la part de la rente dans la valeur ajoutée augmente avec le niveau du PIB. Or, une part importante des ressources naturelles, notamment du pétrole, est la propriété d'un petit nombre de personnes extrêmement riches, c'est-à-dire ayant des taux d'épargne très forts.

Le second facteur réside dans la financiarisation croissante de l'économie qui s'est accompagnée du développement de la spéculation.

Système monétaire et spéculation financière

Le financement de l'économie

Les entreprises qui investissent ont besoin de financement à long terme car, pour produire, elles doivent acquérir un capital fixe qui ne pourra être rentabilisé que sur plusieurs années. Pour obtenir ces financements elles peuvent se tourner, soit vers les ménages, soit vers le système financier.

Lorsque les entreprises font directement appel au financement des ménages, les ménages qui acquièrent des titres deviennent indirectement les propriétaires des biens d'investissement des entreprises.

Lorsque les entreprises font appel au financement du système financier deux cas sont possibles :

  • le système financier joue un rôle d'intermédiaire en empruntant aux ménages et en prêtant aux entreprises ; dans ce cas les ménages qui ont acquis des titres émis par le système financier sont indirectement propriétaires des biens d'investissement des entreprises ;
  • les banques prêtent aux entreprises en émettant de la monnaie ; cette monnaie se retrouve chez les ménages si bien que, dans ce cas, ce sont les ménages détenteurs de monnaie qui sont indirectement propriétaires des biens d'investissement des entreprises.

Lorsque les banques financent l'investissement des entreprises par création monétaire, elles l'imposent aux ménages car ceux-ci n'ont pas la possibilité de demander le remboursement de la monnaie qu'ils détiennent. Mais les banques interviennent aussi en concurrence des ménages qui souhaitent acquérir des titres. La demande supplémentaire de titres a pour effet de faire monter le prix des titres. Keynes considérait que la hausse des prix des titres n'avait pas d'impact sur le revenu qu'ils généraient, si bien qu'elle se traduisait par une baisse de leur taux de rendement. Cette baisse du taux de rendement incitait alors les entreprises à investir.

Le développement des marchés financiers a cependant modifié profondément ce schéma. En effet, le profit que retire l'acquéreur d'un titre provient non seulement du revenu généré par le titre, mais également de la plus-value consécutive à la hausse de son cours.

Il est utile de considérer trois catégories d'actifs autres que la monnaie :

  • les biens d'investissement,
  • les titres émis par les entreprises,
  • les terrains et les ressources naturelles.

Ces trois types d'actifs sont en concurrence, tous trois peuvent rapporter à la fois un revenu et une plus-value du fait de la hausse de leurs prix. Normalement, les titres émis par les entreprises ne peuvent pas rapporter un revenu supérieur à celui des biens d'investissement qu'ils ont permis de financer mais les perspectives de plus-values peuvent rendre les titres plus attractifs que les biens d'investissement.

Lorsque les perspectives économiques sont défavorables, l'investissement net des entreprises est faible ainsi que leur offre en titres. Pour stimuler l'investissement, les banques peuvent intervenir en émettant de la monnaie pour acquérir des titres. Cette politique peut avoir un effet contraire à celui recherché. En effet, la demande des banques fait monter les prix des titres et donc leurs perspectives de plus-values, il peut alors devenir plus intéressant d'acquérir des titres que des biens d'investissement. La concurrence des titres a ainsi pour conséquence une baisse de l'investissement et donc de l'offre de titres, ce qui renforce encore le phénomène.

Du fait de l'existence de plus-values, le marché des titres qui doit son existence et son utilité sociale au financement de l'investissement des entreprises, peut lui faire obstacle et même l'étouffer. C'est notamment le cas lorsque les banques interviennent massivement sur ce marché en créant de la monnaie.

Un effet similaire apparaît lorsque la demande d'actifs se porte sur les terrains puisque ceux-ci n'étant pas produits, une hausse de la demande ne peut se traduire que par une hausse des prix et donc des plus-values qui peuvent rendre l'acquisition de terrains plus intéressante que l'investissement productif.

Ainsi, la croissance de la masse monétaire consécutive au financement de l'acquisition de titres financiers et de terrains a pour conséquence, non pas de l'inflation, c'est-à-dire une hausse continue des prix des produits, mais une croissance des cours de ces actifs. Cette croissance des cours qui ne correspond pas à une augmentation de la richesse réelle pénalise l'investissement productif et a deux effets supplémentaires :

  • une nouvelle répartition de la richesse réelle au profit de ceux qui possèdent ces actifs ;
  • la difficulté croissante pour ceux qui vivent de leur travail de se constituer un patrimoine.

Ce phénomène a encore été renforcé par le développement de la spéculation financière.

La spéculation financière

Le principe de la spéculation financière est simple : le spéculateur achète un titre au moment où son cours est bas et il le revend au moment où son cours est haut, il s'enrichit ainsi du montant de la plus-value réalisée dans cette opération. La spéculation est un jeu à somme nulle, c'est-à-dire que ce qui est gagné par l'un est nécessairement perdu par l'autre, elle ne génère aucun enrichissement global. Si tous les agents économiques disposaient de la même information et de la même fortune, il serait statistiquement impossible de gagner de l'argent par la spéculation et donc fort hasardeux d'en faire son métier. Mais, la société réelle est faite d'inégalités tant au niveau de l'information qu'à celui de la fortune. Le rôle des inégalités de fortune est ici particulièrement important car, dans un jeu à somme nulle, le gagnant est statistiquement celui qui peut supporter les plus grosses pertes, c'est-à-dire généralement le plus riche. Ainsi, des entreprises spécialisées dans la spéculation ont pu se développer et prendre une importance considérable.

Ces entreprises modifient profondément le fonctionnement de l'économie car elles offrent aux placements financiers une alternative à l'investissement. On peut donc considérer que l'économie est composée de deux secteurs en concurrence, le secteur spéculatif et le secteur productif, c'est-à-dire le secteur des entreprises produisant la richesse réelle. Grâce à la mondialisation des marchés financiers, au développement des outils mathématiques et des technologies de l'information, les entreprises du secteur spéculatif parviennent à des taux de profit très élevés. Ces taux de profit élevés s'imposent alors aux entreprises du secteur productif car, les capitaux allant où ils sont les mieux rémunérés, une entreprise réalisant un taux de profit inférieur ne pourrait financer ses investissements.

Les entreprises du secteur spéculatif imposent donc au taux de profit des entreprises du secteur productif un plancher en-dessous duquel il ne peut descendre. Le problème est que ce taux de profit peut correspondre à un niveau de la production insuffisant pour assurer le plein-emploi.

Le secteur spéculatif est peu sensible aux politiques monétaires. En effet, le profit tiré d'une opération spéculative d'achat et vente d'un actif dépend essentiellement de la fluctuation de son cours, le taux de profit se déduit directement du ratio entre le prix d'achat et le prix de vente, il est donc tout à fait indépendant du niveau du cours de l'actif.

Ainsi, une politique de création monétaire par achat de titres financiers tend à faire croître leurs cours mais n'a pas d'impact sur le taux de profit des activités spéculatives. Comme ce taux est aussi le plancher en-dessous duquel le taux de profit du secteur productif ne peut descendre, une politique monétaire expansionniste ne peut plus favoriser le financement du secteur productif et stimuler son activité.

En maintenant les taux d'intérêt, c'est-à-dire le coût du capital, à un niveau élevé, la spéculation financière rend les activités à haute intensité capitalistique moins compétitives. Comme ces activités sont les plus productives, elle se traduit par un appauvrissement général. Au niveau international, elle favorise les économies à faible intensité capitalistique et à bas coût du travail aux dépens des économies à haute intensité du travail et à salaires élevés.

Ainsi, la spéculation a trois conséquences majeures sur l'économie :

  • elle conduit à une concentration de la richesse, ce qui influence non seulement la demande globale, mais également sa structure, ainsi que celle de l'offre : les services financiers, les industries du luxe et les services correspondant aux formes modernes de domesticité sont particulièrement favorisés par le développement de la spéculation financière ;
  • elle entre en concurrence avec les autres activités par les taux de profit qu'elle génère, si bien qu'elle tend à étouffer les activités productives ;
  • elle maintient le coût du capital à un niveau élevé, ce qui rend les activités à haute intensité capitalistique moins compétitives et se traduit par un appauvrissement général.

La spéculation financière remet également en cause la légitimité de l'économie de marché. Celle-ci repose, en effet, sur l'idée que celui qui gagne le plus est aussi celui qui est le plus utile. C'est vrai dans une certaine mesure dans le secteur productif puisque la production y est source de richesse et qu'elle rapporte d'autant plus qu'elle est utile. Dans le cas du secteur spéculatif, l'enrichissement n'est lié à aucune utilité sociale, il provient d'une activité qui se rapproche, sous bien des points, d'une simple prédation.

Cependant, la spéculation financière n'aurait jamais pris l'ampleur que nous lui connaissons sans l'appui du système bancaire.

Le nouveau pouvoir de la finance

La mondialisation a profondément modifié le fonctionnement du système bancaire. En effet, du fait de la libre circulation des capitaux et de l'existence de paradis fiscaux, il est devenu très difficile pour les banques centrales de contrôler le système, si bien que l'essentiel de la création monétaire provient des banques privées.

Si l'on considère le système bancaire mondial comme un tout, on s'aperçoit qu'il dispose maintenant d'une puissance considérable. En effet, depuis la disparition de la référence à l'or, la monnaie n'est plus remboursable, de telle sorte que le système bancaire peut acquérir n'importe quel actif par création monétaire, c'est-à-dire par un simple jeu d'écritures.

Traditionnellement, les banques privées accordaient des crédits et étaient rémunérées par des intérêts. Au niveau macroéconomique, les crédits généraient des dépôts. Au niveau d'une banque privée particulière, cependant, c'étaient les dépôts des clients en monnaie de la banque centrale qui lui permettaient d'accorder des crédits. L'activité de crédit d'une banque privée était donc limitée par une contrainte de liquidité puisque les déposants pouvaient retirer leurs fonds à tout moment.

Avec le développement des marchés financiers, les banques privées peuvent maintenant émettre de la monnaie en acquérant des titres financiers. Leur rémunération provient alors très largement de leur activité spéculative d'achat et de vente de ces titres à un rythme très rapide. Comme les titres peuvent être revendus immédiatement en cas de besoin, les banques privées échappent très largement à la contrainte de liquidité qui est la leur lorsqu'elles accordent des crédits. Puisque les banques privées ne détiennent leurs titres que pour des périodes très courtes, elles limitent également le risque de défaut qui est important dans leur activité de crédit.

Les banques privées sont donc incitées à développer leurs activités spéculatives plutôt que leurs activités de crédit. De plus, le développement du crédit interbancaire a réduit les besoins des banques privées en monnaie de la banque centrale. Les contraintes qui pesaient sur la création monétaire des banques privées ont donc été considérablement allégées, il s'en est suivi une offre de monnaie plus forte. Or, au niveau macroéconomique, la création monétaire par achat de titres génère une hausse générale des cours. Cette hausse génère à son tour une demande de monnaie de la part des agents économiques qui cherchent à rééquilibrer leurs bilans en les rendant plus liquides. Comme la croissance de la masse monétaire n'a pas d'impact négatif sur le taux de profit des activités spéculatives des banques privées, celles-ci ont intérêt à poursuivre leurs émissions de monnaie. La mondialisation des marchés financiers et le développement de la spéculation financière incitent donc au développement continu de la masse monétaire.

Une nouvelle économie

La financiarisation de l'économie et la spéculation n'ont cependant pas que des effets négatifs sur la demande. En effet, les bénéfices réalisés par les entreprises du secteur spéculatif sont redistribués aux ménages sous forme de dividendes. Ces dividendes viennent se déduire des revenus des entreprises et s'ajouter aux revenus des ménages. L'activité spéculative des entreprises financières se traduit donc par une augmentation du revenu des ménages et a un effet sur la demande analogue à celui de l'investissement.

De plus, l'importance croissante des plus-values amène à revoir l'hypothèse selon laquelle les entreprises distribuent tout leur revenu aux ménages, notamment dans des économies comme celle des États-Unis. En effet, une entreprise qui réalise des bénéfices ne les distribue pas nécessairement sous forme de dividendes, elle peut préférer les conserver afin de faire monter le cours de ses actions, enrichissant ainsi ses actionnaires. Elle peut également utiliser son bénéfice pour racheter ses propres actions, ce qui a pour effet d'en faire monter les cours.

Un ménage qui voit son portefeuille d'actions croître du fait de la hausse des cours peut considérer qu'il s'est enrichi et que cet enrichissement est bien réel, soit parce qu'il est la contrepartie d'un enrichissement de l'entreprise dont il est partiellement propriétaire par l'intermédiaire des actions qu'il détient, soit parce qu'il détient une plus grande part de la valeur de l'entreprise. Dans ce cas, il peut considérer cet accroissement de la valeur de son portefeuille d'actions comme l'équivalent d'un paiement de dividendes, c'est-à-dire comme un revenu qu'il peut percevoir en vendant une partie de ses actions.

Les conséquences sur la politique monétaire sont extrêmement importantes. En effet, lorsque le système bancaire cherche à utiliser son pouvoir monétaire pour acquérir des titres financiers, il en fait monter les cours et provoque une hausse du patrimoine de leurs détenteurs. Si ceux-ci assimilent leur enrichissement à un revenu, ils peuvent décider d'en affecter une partie à leur consommation. Pour cela, ils vendent aux banques, directement ou indirectement, une partie de leurs titres de manière à pouvoir consommer sans porter atteinte à leur patrimoine initial.

Ainsi, les banques créent de la monnaie qui est utilisée par les détenteurs de titres financiers pour financer leur consommation. En d'autres termes, les banques font marcher la planche à billets pour payer la consommation des plus riches.

Par un simple jeu d'écritures, les banques ont permis aux détenteurs de titres, tout à la fois de consommer et de voir la valeur de leur patrimoine s'accroître aussi bien en termes de pouvoir d'achat que de part de la richesse globale. Leur action peut donc être assimilée à une subvention aux ménages.

L'impact de cette subvention sur l'activité dépend largement du taux d'épargne des détenteurs d'actions, c'est-à-dire de leur niveau de revenu. Ainsi, une politique monétaire expansionniste aura un impact plus important aux États-Unis où l'actionnariat est très répandu qu'en Europe où il est plus concentré.

Une politique monétaire expansionniste par achat de titres financiers est une politique keynésienne dans la mesure où elle permet une relance de l'activité par la demande, elle diffère cependant d'une politique de relance par les déficits publics sur plusieurs points essentiels.

Dans le cas d'une relance par achat de titres, l'accumulation des ménages est rendue possible par un accroissement artificiel de la masse monétaire et de la valeur des titres, dans le cas d'une relance par les déficits publics, elle est rendue possible par l'appauvrissement de l'État. La création monétaire par achat de titres génère une hausse des prix des titres, la création monétaire par financement des déficits publics génère une hausse des prix des produits.

Dans les deux cas se pose la question de la durabilité de ces politiques. Les politiques de relance par les déficits publics ont montré leurs limites, qu'en est-il d'une politique de relance monétaire par achat de titres ? Son principal effet est de mener à une croissance continue du prix des titres. On peut penser que, comme toute bulle spéculative, la hausse des cours a une limite. Cela ne signifie cependant pas qu'une telle politique ne soit pas durable.

En effet, il n'y a pas nécessairement de symétrie entre la hausse des cours et leur baisse. Supposons, par exemple, qu'un jour, les banques décident de procéder à des ventes massives de titres de manière à faire chuter leur cours de 50%. Cette chute brutale des cours est un évènement exceptionnel qui est équivalent à un prélèvement en capital, il n'a que peu d'impact sur la consommation. Si, dès le lendemain, les banques reprennent leurs opérations d'achats de titres en faisant savoir qu'elles seront durables, les détenteurs de titres pourront à nouveau assimiler leurs plus-values à un revenu et donc consommer. Cette solution par la chute des cours est assez similaire à celle qui consisterait à annuler une partie de la dette publique pour permettre la poursuite des déficits publics.

Lorsque l'absence de croissance rend impossible une accumulation globale durable, seule une destruction brutale et imprévue d'une partie du capital rend possible la poursuite de l'accumulation courante et donc de la consommation.

La principale question est cependant celle de la pertinence d'une politique de relance monétaire par achats de titres financiers. Si l'on considère qu'il est légitime de subventionner les plus riches afin qu'ils soutiennent la demande pas leur consommation, alors il faut renforcer la solidité du système bancaire pour lui permettre de résister au choc provoqué par une baisse brutale des cours puisque ces chocs permettent au système de perdurer.

Si l'on considère, au contraire, que ces subventions aux plus riches ne sont pas légitimes, il faut réformer le système bancaire afin qu'il ne puisse plus subventionner les plus riches.


La dictature des marchés

Menaces sur la démocratie

Les pays démocratiques à salaires élevés sont particulièrement touchés par la mondialisation puisqu'elle conduit à une remise en cause fondamentale de leur modèle politique basé sur une relative modération des inégalités sociales. Ce modèle est menacé par deux phénomènes :

  • la concurrence avec les pays à bas salaires ;
  • la financiarisation de l'économie.

Ces deux phénomènes ont en commun d'être très liés à la libéralisation des mouvements de capitaux. Or, celle-ci a des effets bien au-delà de la sphère économique car elle remet en cause l'existence même des nations et donc de la démocratie.

La libéralisation des mouvements de capitaux a pour conséquence un alignement des salaires sur les niveaux mondiaux qui se fait catégorie de salariés par catégorie de salariés. En effet, les entreprises peuvent créer à l'étranger des établissements et des filiales de manière à fragmenter leur processus de production pour tirer parti d'éventuelles différences de structure des salaires entre pays. Toute politique nationale visant à limiter les disparités salariales devient donc impossible.

Mais il y a plus. Avant la mondialisation, les entreprises étaient propriétaires des brevets et licences ainsi que, d'une manière générale, du savoir-faire. Mais, comme les entreprises étaient obligées de faire appel à de la main-d'œuvre locale, les salariés en profitaient aussi, si bien que les salariés pouvaient être considérés, en quelque sorte, comme les copropriétaires du savoir détenu légalement par les entreprises. Avec la libéralisation des mouvements de capitaux, ce n'est plus le cas, les entreprises peuvent utiliser dans un pays à bas salaires un brevet développé par des générations d'ingénieurs, les salariés se trouvent donc dépossédés du savoir qu'ils ont contribué à accumuler. La libéralisation des mouvements de capitaux rend donc impossible l'accumulation de savoir au niveau national, ce qui rend très largement illusoire toute politique des pouvoirs publics visant à favoriser la recherche pour améliorer la compétitivité de leur économie.

Enfin, la mondialisation met les pays en situation de concurrence fiscale puisque les capitaux vont là où ils sont les moins taxés. Les ménages les plus riches étant aussi les plus mobiles, ils peuvent aisément faire jouer la concurrence et se fixer là où la fiscalité leur est la plus favorable. Puisqu'il est contraint d'équilibrer son budget, l'État est amené à réduire drastiquement ses services publics, perdant ainsi toute possibilité d'intervention pour limiter les inégalités sociales. L'État doit également réduire son effort de défense, ce qui ne serait pas un problème si d'autres pays n'avaient pas décidé de développer leur puissance nationale.

Les pays démocratiques qui veulent conserver leur modèle social et leur indépendance doivent donc nécessairement se poser la question du maintien de la liberté de circulation des capitaux.

Une nécessaire reprise en main du système financier

Il est relativement simple de réduire la spéculation financière au niveau intérieur, il suffit de mettre en place une taxation significative des transactions financières et des plus-values. Mais, si les capitaux peuvent circuler librement d'un pays à l'autre, cette taxation ne peut se traduire que par leur fuite et l'asséchement des sources de financement des entreprises.

La manière classique de limiter la liberté de mouvements des capitaux sans les interdire est d'opter pour un double système de changes, c'est-à-dire un système pour les échanges de biens et services et un autre pour les mouvements de capitaux. L'équilibre peut être obtenu de manière indépendante sur chaque marché. Ce système étant condamné par les traités internationaux, l'alternative est une réforme du système monétaire.

Pour équilibrer les mouvements de capitaux, le plus important est d'empêcher les entrées nettes de capitaux car une balance des capitaux excédentaire implique une balance commerciale déficitaire. Pour cela, il suffit de faire baisser le taux de rendement des capitaux nationaux en-dessous du niveau mondial, ce qui est possible grâce à une politique monétaire expansionniste. Cependant, dans le cadre d'un système monétaire privé, la conséquence en serait l'asséchement du financement des entreprises nationales car une banque privée ne peut accorder des crédits à un taux inférieur au taux mondial. La seule solution est alors de mettre en place un financement public des entreprises puisqu'une entreprise publique n'est pas tenue de maximiser son profit.

S'il n'y avait qu'une banque publique, rien ne s'opposerait à ce qu'elle accorde des crédits à long terme à des taux très bas et acquière des titres émis par les entreprises nationales du secteur productif.

Mais, pour équilibrer les flux de capitaux, il faut également limiter les sorties de capitaux. Or, la monnaie émise à l'occasion du financement public des investissements susciterait une demande de titres de la part des ménages qui ne pourrait être satisfaite que par l'offre extérieure puisque celle-ci offrirait des placements plus rémunérateurs. La conséquence en serait une sortie de devises qui tirerait le cours de la monnaie à la baisse. Dans un premier temps, cette baisse du cours de la monnaie favoriserait les exportations et donc l'activité économique. Dans un deuxième temps, elle se traduirait par de l'inflation du fait de la hausse des prix des importations.

Un moyen simple de limiter les sorties de capitaux consisterait à taxer les revenus de la propriété provenant du reste du monde mais une telle politique pourrait être jugée discriminatoire. Il est donc nécessaire que le système monétaire public réponde à la demande des ménages en proposant des placements au taux du marché mondial. Cela implique que le système monétaire public emprunterait des fonds au taux du marché mondial pour les prêter à un taux inférieur, mais cela n'implique pas que le système monétaire subisse des pertes. En effet, les crédits accordés par le système monétaire ont pour contrepartie, non seulement des emprunts aux ménages, mais également des dépôts. Or, seuls les emprunts sont rémunérés. Ainsi, par exemple, si les dépôts représentent la moitié des crédits accordés, le système monétaire pourra équilibrer ses comptes en accordant des crédits à un taux jusqu'à deux fois plus bas que taux mondial. De plus, ce taux pourrait être encore réduit car un système monétaire public offre une sécurité maximale et peut donc emprunter à un taux inférieur à celui du marché mondial.

Un système bancaire composé d'une banque publique unique soulèverait inévitablement la question de son caractère monopolistique et donc de son efficacité économique. Un système monétaire public n'implique cependant pas la disparition des banques de dépôts privées, il suffirait de leur ôter leur pouvoir de création monétaire en leur imposant des taux de réserve obligatoires proches de 100%. Les banques de dépôts privées seraient alors rémunérées, non plus par les crédits qu'elles accordent, mais par des commissions versées par la banque centrale.

L'introduction dans le système de plusieurs fonds d'investissement servant d'intermédiaires entre la banque centrale et les entreprises serait un moyen de maintenir la concurrence nécessaire à l'efficacité de l'économie. Il suffirait pour cela que les fonds d'investissement, bien que financés par la banque centrale, puissent prendre leurs décisions en toute indépendance en se basant exclusivement sur des considérations d'ordre économique.

Une indépendance réelle supposerait toutefois que la banque centrale ne puisse pas décider de la répartition de ses ressources entre les différents fonds. Celle-ci pourrait être faite sur une base égalitaire, mais, puisqu'il serait préférable d'attribuer davantage de ressources aux fonds les plus performants, la répartition pourrait se faire sur la base de critères de performance définis à l'avance ou bien être décidée par d'autres agents que la banque centrale. Avec les technologies modernes de l'information, il n'y a plus guère de limite au nombre d'agents, si bien qu'il serait possible d'accorder aux citoyens le pouvoir de décider la répartition des ressources de la banque centrale. Puisque l'efficacité économique impose que celui qui prend une décision en subisse les conséquences, positives ou négatives, il serait alors impératif que les agents décidant l'affectation des fonds en reçoivent également le produit.

Un choix de société

Le développement de la spéculation financière et la privatisation de la création monétaire ont généré de manière quasi mécanique un accroissement de la concentration des richesses. Celle-ci a longtemps été une condition du développement car seuls les plus riches avaient les ressources nécessaires pour investir dans des projets d'envergure. Aujourd'hui, le développement des techniques financières donne au plus grand nombre la possibilité de participer au financement de l'économie, si bien que la concentration des richesses en un petit nombre de mains n'est plus une nécessité technique, mais un héritage du passé.

La croissance des inégalités de revenu et surtout de patrimoine que nous avons connue ces dernières décennies peut difficilement se poursuivre sans créer de fortes tensions et remettre en cause la cohésion sociale, ce qui pose clairement la question de la survie de la démocratie dans nos sociétés. Renverser la tendance imposerait de limiter le rôle de la spéculation financière, et, par conséquent, de revoir l'organisation du système financier.

Si une volonté politique se faisait jour en ce sens, c'est la question de la croissance qui deviendrait centrale. En effet, la théorie keynésienne montre que le système économique repose actuellement sur l'hypothèse d'une croissance pérenne. Si cette hypothèse n'est pas vérifiée, les politiques dites keynésiennes basées sur le déficit public deviennent inopérantes et dangereuses à long terme. La première question porte donc sur le réalisme de l'hypothèse de pérennité de la croissance, notamment dans le contexte d'un épuisement des ressources naturelles et d'une prise de conscience accrue des effets de l'activité économique sur l'environnement et donc la survie de l'humanité.

Si l'hypothèse de pérennité de la croissance était abandonnée, il faudrait alors prendre conscience de l'incompatibilité de la croissance zéro avec un plein emploi durable à moins que ne soient prises des mesures visant à limiter l'enrichissement des ménages. Tous ces choix sont de nature essentiellement politiques et non techniques, ce n'est donc pas aux experts de les décider, mais aux citoyens.

Ce texte n'engage que son auteur : Francis Malherbe