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La théorie keynésienneUn rôle fondamental pour la comptabilité nationaleLa comptabilité nationale doit beaucoup à la théorie keynésienne, elle lui doit ses concepts fondamentaux, son approche macroéconomique mais aussi ses moyens d'existence car, historiquement, les états n'ont accepté de consacrer des moyens importants au développement de services de comptabilité nationale que parce qu'ils étaient nécessaires à la mise en oeuvre des politiques économiques basées sur la théorie keynésienne. L'essentiel de sa théorie a été présentée par John Maynard Keynes en 1936 dans son ouvrage : "Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et la monnaie", elle a connu un succès considérable après la guerre puisqu'elle a constitué la base théorique des politiques économiques mises en place dans de nombreux pays. Son influence a ensuite progressivement décliné avec le triomphe du libéralisme, la mondialisation et la financiarisation de l'économie. La crise actuelle lui donne une nouvelle jeunesse et, en hommage à son fondateur, un comptable national ne pouvait faire moins que la présenter à nouveau, mais à sa manière, assez différente de celle sous laquelle on peut la trouver dans les manuels d'économie. L'égalité entre l'épargne et l'investissementKeynes montre d'une manière indiscutable que, dans une économie fermée, l'épargne globale est nécessairement égale à l'investissement global. Cette égalité qui constitue l'un des piliers de la théorie keynésienne et de la comptabilité nationale apparaissait révolutionnaire en 1936. En effet, elle n'était auparavant généralement interprétée que comme l'expression d'un équilibre économique, c'est-à-dire comme une relation tendancielle. Le marché était alors supposé assurer équilibre entre l'épargne et l'investissement grâce aux fluctuations des taux d'intérêt. Avec Keynes la relation change de nature. Etant vérifiée pour toute période et quelles que soient les conditions du marché, c'est-à-dire, en particulier, quel que soit le niveau des taux d'intérêt, elle peut difficilement être interprétée comme une relation d'équilibre. A elle seule, cette égalité remet ainsi en cause la théorie classique en réfutant la détermination des taux d'intérêt par la confrontation de l'épargne et de l'investissement. L'égalité entre l'épargne et l'investissement trouve sa source dans la définition du revenu. Keynes propose sa propre définition qui se traduit, au niveau global, par l'égalité entre le revenu et la valeur de la production. Pour un comptable national, il s'agit plus précisément de l'égalité entre le revenu et la valeur ajoutée nette. Rappelons que cela n'est vrai que dans une économie fermée, sans relations avec l'extérieur, ce qui peut paraître réduire considérablement la portée de la théorie keynésienne dans une économie mondialisée. On peut, au contraire, penser que la mondialisation redonne une nouvelle jeunesse à cette théorie car l'économie mondiale prise dans son ensemble n'est rien d'autre qu'une économie fermée. Dans tous ses développements, Keynes raisonne clairement en termes de valeurs nettes au sens de la comptabilité nationale, c'est-à-dire après déduction de la consommation de capital fixe, mais, dans un souci de simplicité, nous commencerons l'exposé par des valeurs brutes. L'égalité entre le revenu national et la somme des valeurs ajoutées correspond à la description d'une même réalité, la richesse globale créée par l'homme pendant une année, selon deux points de vue différents. Selon le premier point de vue, la production représente la valeur de la richesse créée, la consommation intermédiaire représente la valeur détruite au cours du processus de production, leur différence, c'est-à-dire la valeur ajoutée, représente ainsi la valeur effectivement disponible pour la consommation et l'investissement. D'une certaine manière, ce point de vue correspond à une analyse en termes "physiques", puisque, conceptuellement, la production et la consommation intermédiaire sont obtenues en valorisant des quantités physiques au moyen des prix du marché. Le deuxième point de vue est celui du droit de propriété. Au moment où elle apparaît, la richesse créée devient nécessairement la propriété d'un agent économique, elle est ensuite redistribuée entre les différents agents économiques sous forme de salaires, revenus de la propriété, impôts et autres transferts courants. Cette approche représente le point de vue juridique. Ainsi, la relation qui s'établit au niveau national entre le revenu et la valeur ajoutée n'est pas une relation d'équilibre au sens économique du terme, mais une relation de nature strictement logique et, si l'on cherchait à établir une relation de causalité entre revenu et valeur ajoutée, il est bien évident que c'est la valeur ajoutée, grandeur "physique", qui fonde le revenu et non le contraire. En effet, d'un point de vue logique, s'il est clair que la production d'un bien peut donner naissance à un droit de propriété, il est difficile d'imaginer que l'attribution d'un droit de propriété puisse donner naissance à un bien. L'égalité entre l'épargne et l'investissement découle directement de l'égalité entre le revenu et la valeur ajoutée.
En effet, si nous désignons par VA et R respectivement la valeur ajoutée et le revenu de la nation, nous avons l'égalité : Mais, au niveau global, la valeur ajoutée est égale à la somme des emplois finals. En effet, l'équilibre du compte
de biens et services, La somme de la formation brute de capital fixe et de la variation des stocks définit l'investissement au sens de Keynes.
Si nous désignons par I l'investissement nous obtenons donc l'égalité suivante : En combinant les égalités (1) et (2) on obtient : Mais la différence entre le revenu et la consommation finale est, par définition, l'épargne. Nous obtenons ainsi
l'égalité entre l'épargne et l'investissement : La relation entre l'épargne et l'investissement est de même nature que l'égalité entre le revenu national et le produit intérieur, elle exprime une même réalité, l'accumulation, sous les deux points de vue, "physique" et "juridique", que retient la comptabilité nationale. Là encore l'égalité ne traduit pas un équilibre économique mais une relation logique. De plus, il est indiscutable que l'investissement, expression "physique" de l'accumulation, détermine logiquement l'épargne, expression en termes de droits de cette même accumulation, tout comme la signature d'un contrat peut générer un droit alors que la naissance d'un droit ne peut jamais générer de signature. Le modèle keynésien simplifiéConsidérons une économie composée uniquement d'entreprises et de ménages, les entreprises redistribuant tout leur revenu aux ménages sous forme de salaires et de revenus de la propriété. Le revenu des ménages est ainsi égal au revenu global et le revenu des entreprises est nul. Nous supposerons pour simplifier l'exposé que la consommation intermédiaire est nulle. Nous pouvons reprendre l'égalité précédente : (3) R = CF + I Cette équation est strictement comptable et donc toujours vérifiée quelles que soient les conditions économiques. Nous allons la compléter par une relation de comportement qui présente un caractère statistique et peut n'être vérifiée que de façon approximative, contrairement à l'équation (3) qui est vraie à l'unité monétaire près. Nous définissons donc une "fonction de consommation" qui introduit une relation entre la consommation des ménages et leur revenu. La fonction la plus simple retenue par les macroéconomistes s'écrit : C = a.R + b où a désigne une constante strictement comprise entre 0 et 1 qui est appelée "propension marginale à consommer". En effet, en différentiant cette équation on obtient : (4) dC = a dR , En différentiant l'équation (3) on obtient : (6) dR = dCF + dI (7) dR = adR + dI
La propension marginale à consommer étant strictement comprise entre 0 et 1 le coefficient 1/(1-a) est supérieur à 1. Par exemple, si a = 0,8 le coefficient vaut 5 et c'est pourquoi on lui donne le non de multiplicateur keynésien. Il montre qu'un accroissement dI de l'investissement se traduit par une augmentation 5 fois plus importante du revenu national. Ce petit modèle est beaucoup trop simple pour être réaliste mais il permet de comprendre la logique des mesures de relance de l'économie qui ont été inspirées par la théorie keynésienne. Supposons que nous partions d'une situation où les entreprises réalisent chaque mois un certain niveau d'investissement et que les ménages soient, compte tenu de leur revenu, satisfaits de leur niveau d'épargne et de consommation. Supposons donc que, chaque mois l'investissement soit de 20, la consommation de 80 et le revenu de 100, la fonction de consommation des ménages étant de la forme C =0,8.R. Supposons que les entreprises décident d'augmenter leur niveau d'investissement mensuel à 30 et qu'elles aient à la fois les moyens physiques et financiers de maintenir ce niveau pendant plusieurs mois. Supposons également que les ménages décident de leur consommation mensuelle en se basant sur leur revenu du mois précédent car ils ne connaissent réellement leur revenu qu'à la fin du mois. Le premier mois, la consommation des ménages reste inchangée mais l'investissement ayant augmenté de 10, la production a augmenté de 10, le revenu des ménages et leur épargne ont donc aussi augmenté de 10. Les ménages ne sont pas réellement satisfaits de cette situation parce que, avec un revenu de 110, ils auraient souhaité consommer 110x0,8=88 et non 80, c'est-à-dire également qu'ils auraient préféré épargner 22 plutôt que 30. En d'autres termes, ils ne sont pas satisfaits de leur épargne qu'ils considèrent trop forte par rapport à leur revenu et ils vont consommer plus pour la diminuer. Le mois suivant, les entreprises maintiennent leur niveau d'investissement et les ménages augmentent leur consommation de 8 pour la porter 88. Par rapport au mois précédent, la consommation a augmenté de 8, ce qui génère également une augmentation de la production et donc du revenu des ménages de 8, ce qui maintient leur épargne au niveau de 30. Mais, avec un niveau de revenu de 118, les ménages auraient souhaité consommer 118x0,8=94,4 et disposer d'une épargne de 23,6 et non de 30, c'est-à-dire que leur épargne est toujours trop forte et qu'ils vont consommer plus. La situation va se stabiliser lorsque le niveau du revenu des ménages sera compatible avec leur niveau d'épargne, c'est-à-dire quand il sera égal à 30/(1-0,8)=150. Ce petit modèle montre pourquoi l'égalité entre l'épargne et l'investissement est importante. En effet, en fixant leur niveau d'investissement, les entreprises imposent également aux ménages leur niveau d'épargne. Ce qui est remarquable dans le modèle keynésien, c'est qu'en voulant modifier leur épargne, les ménages ne vont, en fait, que modifier le niveau de leur revenu. Dans notre exemple, les ménages constatent que leur épargne est trop forte et, pour la faire diminuer, ils vont augmenter leur consommation. Mais, en augmentant leur consommation, ils vont augmenter d'un même montant le niveau de leur revenu, si bien que leur épargne ne changera pas. Le processus ne cessera que lorsque le revenu des ménages aura suffisamment progressé pour être compatible avec le niveau d'épargne que leur imposent les entreprises. Nous voyons ici comment le passage d'une analyse individuelle, microéconomique, à une analyse globale, macroéconomique, peut bouleverser la perception que l'on peut avoir des phénomènes économiques. Au niveau microéconomique, pour la plupart des ménages, le revenu est une donnée et l'épargne le résultat d'un choix. Dans le modèle, au niveau macroéconomique, c'est le contraire, l'épargne est une donnée pour les ménages et le revenu une conséquence de leur comportement. C'est en ce sens que l'on a pu parler de révolution keynésienne, de la même manière que l'on a parlé de révolution copernicienne. Le changement de perspective qu'apportait le passage au niveau macroéconomique permettait d'aborder la réalité économique sous un jour nouveau. Le niveau de l'investissementKeynes fait dépendre le niveau de l'investissement de la période actuelle de l'état de la prévision à long terme, c'est-à-dire pour être plus précis des prévisions de profit que génèrera un investissement pendant toute sa durée de vie. Les entreprises ne décideront d'investir que si les profits qu'elles espèrent tirer de cet investissement sont suffisants. Le terme suffisant ne doit toutefois pas être compris ici dans l'absolu mais d'une manière relative, en effet les profits doivent être suffisants par rapport aux placements alternatifs et, en particulier, par rapport au taux d'intérêt qui représente la rémunération d'un placement théoriquement sans risque. Normalement, les profits escomptés doivent décroître avec le capital fixe installé. En effet, les investissements potentiellement les plus profitables sont réalisés les premiers si bien que l'élévation du niveau d'investissement s'accompagne généralement d'une baisse des perspectives de profit. Mais, les investissements pourront se poursuivre tant que les taux de rendement que les entreprises espèrent en tirer restent supérieurs au niveau des taux d'intérêt. Lorsque le taux de rendement escompté de l'investissement parvient au niveau du taux d'intérêt, l'investissement va s'arrêter, non pas parce que l'entrepreneur ne peut pas le financer, mais parce que, dans ce cas, il a intérêt à acheter des obligations plutôt que des biens d'investissement. Cependant, Keynes va plus loin dans son analyse. Il établit une distinction entre les prévisions de l'entrepreneur et celles de ceux qui le financent. Pour Keynes, l'entrepreneur se lance dans l'aventure plus par passion de l'action que par un calcul économique basé sur de réelles prévisions à long terme. Les financiers qui achètent les actions de l'entreprise ne se livrent pas non plus à de réelles prévisions à long terme, ils n'en pas les moyens et ils ne cherchent d'ailleurs pas en faire. En effet, ils ont toujours la possibilité de revendre leurs actions et ce qui les intéresse d'abord c'est la prévision des cours des actions. Keynes consacre de longs développements pour montrer qu'il n'y a pratiquement aucun lien entre les décisions d'acheter ou de vendre des actions et la prévision à long terme. Ainsi, il se peut pour des raisons quelconques que les prévisions soient suffisamment pessimistes pour que l'investissement soit trop faible pour générer une production compatible avec le plein emploi. Le rôle de la monnaieToute la théorie keynésienne repose sur la prise en compte de l'existence de la monnaie. Si la monnaie n'existait pas, les ménages devraient percevoir les revenus que leur versent les entreprises sous forme de biens et services. Leur seule liberté consisterait alors, au mieux, à choisir, en faisant jouer la loi de l'offre et de la demande par le troc, entre des biens de consommation et des biens d'investissement, c'est-à-dire entre une consommation présente et une consommation ultérieure. C'est l'optique retenue par les économistes classiques qui cherchaient à éliminer toute illusion monétaire de l'analyse économique. Mais les ménages ne reçoivent pas leur revenu sous forme de biens et services, ils le reçoivent sous forme de titres, plus précisément sous forme de titres émis par le système bancaire, c'est-à-dire de monnaie. Cela change tout car cela donne aux ménages la possibilité de décider la valeur de leur consommation, c'est-à-dire également, au niveau global, d'une partie de la production et de leur revenu. Ainsi, le revenu des ménages est directement déterminé par la production, celle-ci est le résultat des décisions de deux agents :
Toute la théorie keynésienne repose sur l'idée que ces deux décisions sont relativement indépendantes l'une de l'autre et donc qu'elles peuvent conduire à un niveau de production insuffisant pour assurer le plein emploi. Une première analyse du tableau économique d'ensemble pourrait cependant faire penser qu'il y a un lien très fort entre les décisions des ménages et celles des entreprises. Considérons, en effet, le tableau économique d'ensemble simplifié suivant :
Les titres sont ici les titres émis par les entreprises si nous faisons, comme le fait souvent Keynes, l'hypothèse que les banques n'interviennent pas en émettant de la monnaie. Ce tableau montre que les entreprises offrent sur le marché, non seulement des biens et des services, mais également des titres, et que, de manière symétrique, les ménages sont demandeurs, non seulement de biens et services, mais aussi de titres. Si l'on raisonne en termes de marchés, comme le font habituellement les économistes, on peut penser que les ménages vont arbitrer entre les biens de consommation et les titres en fonction de leurs prix. Or, le prix d'un titre varie en sens inverse du taux d'intérêt. Par exemple, une obligation donnant droit à une rente perpétuelle a une valeur de marché directement proportionnelle à l'inverse du taux d'intérêt. En effet, sa valeur de marché est égale à la somme des valeurs actualisées des paiements qu'elle doit générer. Ainsi, si t désigne le taux d'intérêt, a le montant de chaque paiement, la valeur actualisée du paiement de la période n est a/(1+t)n. La valeur de l'obligation est donc :
On peut donc penser que les ménages vont arbitrer entre les biens de consommation et les titres en fonction du taux d'intérêt. Un taux d'intérêt élevé correspond à un prix des titres bas qui incite les ménages à s'orienter davantage vers les titres au détriment des biens de consommation, c'est-à-dire à consommer moins. Comme l'offre de titres correspond en fait à l'investissement, l'épargne des ménages semble donc déterminer l'investissement des entreprises. Ce raisonnement serait très satisfaisant s'il n'avait un défaut majeur, celui de ne tenir aucun compte du revenu dans la détermination de la demande des ménages, ou, à tout le moins, de le considérer comme indépendant de la demande des ménages. Flux et stocksPour comprendre la logique du modèle keynésien, il est essentiel de distinguer clairement entre les décisions qui portent sur des flux et celles qui portent sur des stocks. Pour cela, le mieux est de reprendre l'ordre logique de la séquence des opérations. A l'origine, les entreprises doivent commencer par se procurer de la monnaie avant de pouvoir commencer à produire. Elles vont donc émettre des titres, plus précisément des titres à court terme pour financer la production qu'elles pourront vendre rapidement et des titres à long terme pour financer leur investissement. Ces titres peuvent être acquis par les banques et les ménages. Négligeons, pour l'instant, le rôle des banques et plaçons-nous du point de vue des ménages. Ils disposent déjà de monnaie et de titres qu'ils ont acquis au cours des périodes précédentes. Au moment où les entreprises leur proposent des nouveaux titres, les ménages vont prendre une décision basée sur l'analyse de leur patrimoine, une décision d'achat de titres se traduisant pour eux par une modification de la structure de leur patrimoine au profit des titres et au détriment de la monnaie, mais cette décision n'a aucun impact sur la valeur globale de leur patrimoine. Ainsi, la décision d'achat de titres est-elle une décision qui concerne la structure du patrimoine, c'est-à-dire une décision qui porte sur des stocks. Inversement, la décision de consommer est une décision qui porte sur des flux. Ainsi, en fonction de leurs revenus escomptés et de leurs habitudes de consommation, les ménages vont établir des budgets de consommation et s'y tenir si leurs prévisions de revenus se réalisent. Ainsi, sur des considérations strictement patrimoniales, les ménages vont décider du montant des titres qu'ils achètent. En faisant cela, ils déterminent en même temps la valeur de l'investissement des entreprises au cours de la période à venir et donc le niveau de leur propre épargne au cours de cette période. Les décisions des ménages en tant que consommateurs ou en tant qu'investisseurs financiers sont donc prises selon des logiques radicalement différentes, presque indépendantes. Il n'y a, par conséquent, pratiquement aucun lien entre la demande des ménages en produits de consommation et leur demande en titres. Concrètement, dans notre petit tableau économique d'ensemble, une hausse de la demande en biens et services se traduira par une augmentation de la production, donc du revenu, et non par une baisse de la demande de titres. La détermination du taux d'intérêtPour Keynes, l'intérêt représente la rémunération nécessaire pour qu'un agent économique accepte de se dessaisir de la monnaie qu'il détient pendant un certain temps. Il étudie donc les raisons qui peuvent pousser un agent économique à détenir de la richesse sous forme de monnaie et il en définit quatre :
Ce dernier motif mérite un complément d'explication. La valeur d'une obligation existante est indépendante de sa valeur d'émission mais est déterminée par la valeur actualisée de la série de paiements à laquelle elle donne lieu dans le futur. Ces futurs paiements doivent être actualisés par le taux d'intérêt actuel tel que le détermine le marché, la formule qui détermine sa valeur actuelle étant :
Cette valeur varie dans le sens inverse du taux d'intérêt, si le taux monte la valeur baisse, si le taux baisse la valeur monte. Par exemple, si une obligation donne droit au paiement de 100 euros par mois pendant 5 ans, un taux d'intérêt de 5% lui donne à une valeur de 5299 euros, un taux de 4% une valeur de 5430 euros. Ainsi, le détenteur d'une obligation prend toujours le risque de voir sa valeur diminuer suite à une hausse des taux d'intérêt. Par conséquent, toute personne anticipant une hausse des taux a intérêt à conserver de la monnaie plutôt que des obligations pour éviter une moins-value. Inversement, toute personne qui anticipe une baisse des cours a intérêt a acheter des obligations pour réaliser une plus-value. Sur le marché, le taux d'intérêt s'équilibrera non pas parce que tout le monde aura la même anticipation mais parce qu'à un certain niveau de taux d'intérêt les anticipations contraires s'équilibreront. La principale conséquence en est que, globalement, les agents économiques ont intérêt à conserver de la monnaie au titre du motif de spéculation. Plus le taux d'intérêt est fort et plus il est intéressant de détenir des obligations, plus le taux d'intérêt est faible et, d'une part, moins il est intéressant de détenir des obligations et, d'autre part, plus il est intéressant de détenir de la monnaie car plus le taux d'intérêt se rapproche de zéro et plus la probabilité de hausse des taux se renforce. Ainsi, un agent économique va décider du partage de son patrimoine entre monnaie et obligations en fonction du taux d'intérêt et il n'acceptera d'acheter de nouvelles obligations qu'en contrepartie d'une baisse de leur prix, c'est-à-dire d'une hausse du taux d'intérêt. Sur le marché des obligations, de nouvelles obligations sont proposées par les entreprises et les obligations anciennes disparaissent lorsqu'elles arrivent à échéance, mais l'essentiel des variations de la valeur globale des obligations provient des obligations existantes dont le prix est déterminé par le taux d'intérêt. Tant que les prix resteront suffisamment élevés, c'est-à-dire tant que les taux d'intérêt seront suffisamment bas, les entreprises continueront d'approvisionner le marché en obligations. Le marché se stabilisera quand le taux d'intérêt aura atteint un niveau tel que les entreprises n'émettront plus d'obligations et que les agents économiques seront satisfaits de la structure de leur patrimoine. Globalement, l'accroissement du patrimoine des agents ne peut se faire que par une croissance de la valeur des obligations puisque la valeur de la masse monétaire est fixée par le système bancaire. Ainsi, en l'absence d'intervention des banques, la croissance du patrimoine ne peut se faire qu'au prix d'une déformation de la structure du patrimoine au profit des obligations, c'est-à-dire d'une hausse des taux d'intérêt. Là encore, le passage d'une approche microéconomique à une approche macroéconomique bouleverse l'appréciation de la réalité économique. Au niveau microéconomique, chaque agent a toute liberté pour déterminer la structure de son patrimoine entre obligations et monnaie, son choix étant principalement déterminé par le niveau des taux d'intérêt. Pour chaque agent considéré individuellement, la valeur de son patrimoine et le taux d'intérêt sont des données qu'il ne peut modifier, la valeur des obligations et celle de la monnaie qu'il détient sont le résultat de son choix. Au niveau macroéconomique, c'est le contraire, la valeur de la monnaie est fixée, le taux d'intérêt, la valeur des obligations et donc la valeur globale du patrimoine sont le résultat des choix des agents économiques. Puisque les trois premiers motifs de détention de monnaie sont essentiellement influencés par le revenu et l'activité
économique et que le dernier l'est
avant tout par le taux d'intérêt, Keynes décompose la masse monétaire en deux composantes dont l'une dépend
essentiellement du niveau d'activité et l'autre du taux d'intérêt : Ainsi, pour une masse monétaire donnée, plus le revenu augmente et plus M1 augmente également, ce qui implique que M2 diminue avec le revenu puisque M1+M2 est fixé. Mais une baisse de M2 n'est possible qu'accompagnée d'une hausse du taux d'intérêt, c'est-à-dire du plancher en-dessous duquel ne peut descendre le taux de rendement escompté des nouveaux investissements. Une croissance de l'investissement se traduit donc par une hausse de l'activité et du revenu, mais cette dernière tend à faire croître les taux d'intérêt et donc à freiner à toute nouvelle croissance de l'investissement. Le rôle du système bancaireLa masse monétaire n'est déterminée ni par les ménages, ni par les entreprises, mais par le système bancaire. Il n'est pas inutile de rappeler ici que contrairement à ce qui est souvent avancé, les banques considérées globalement ne jouent pas un rôle passif de simple intermédiaire financier mais constituent l'un des acteurs majeurs de toute économie moderne. Très schématiquement, l'émission de monnaie est essentiellement le fait de deux types de banques : la banque centrale qui émet la monnaie ayant cours légal et les banques de dépôts qui prêtent la monnaie que leurs clients ont déposée chez elles. Supposons que, initialement, la banque centrale accorde des crédits, par exemple à l'Etat pour qu'il puisse payer les salaires de ses fonctionnaires. Il ne s'agit là que d'un simple jeu d'écritures mais, pour simplifier l'exposé, nous supposerons que le prêt est accordé sous forme de billets. A l'issue de cette première phase, la banque centrale dispose d'une créance sur l'Etat qui doit apparaître à l'actif de son bilan. En contrepartie, elle doit inscrire à son passif un montant correspondant à la monnaie émise. Il peut paraître étonnant de faire apparaître des billets au passif d'un bilan car ils ne constituent pas réellement une dette au sens habituel du terme. Cette inscription a d'abord une origine historique puisque, autrefois, la monnaie était gagée sur l'or, c'est-à-dire que la banque centrale était tenue de rembourser les billets en or sur simple demande. Mais, d'un point de vue comptable, l'inscription au passif de la monnaie émise se justifie principalement par l'engagement pris par la banque de céder sa créance à l'échéance, ce qui fait apparaître l'émission monétaire comme une simple opération d'échange de créances, ou plus précisément, comme un prêt croisé de créances, la banque centrale prêtant des billets et l'Etat prêtant un bon du Trésor. Supposons que la valeur de la monnaie émise à cette occasion soit de 1000 et que cette somme soit intégralement dépensée sous forme de salaires. Les ménages disposent alors d'une valeur de 1000 en billets mais ils peuvent décider d'en déposer une partie, par exemple 800, sur leurs comptes courants dans une banque de dépôt. A l'issue de cette deuxième étape, les ménages, qui sont les seuls détenteurs de monnaie en dehors du système bancaire, en détiennent 200 sous forme de billets et 800 sous forme de comptes courants. Les bilans des différents intervenants se présentent à ce moment de la manière suivante :
Pour la banque de dépôts, les dépôts constituent bien des dettes car, à tout moment, les déposants peuvent demander à être remboursés en billets émis par la banque centrale. Mais, si les déposants sont suffisamment nombreux, la loi des grands nombres peut jouer et l'expérience des banquiers leur apprend que, statistiquement, les déposants ne retirent jamais tous en même temps leurs avoirs. La banque de dépôts constate donc que la valeur des billets qu'elle détient ne descend jamais en-dessous d'un seuil minimum et qu'elle peut donc prêter des billets pour un montant inférieur à ce seuil, et cela même si les billets ne lui appartiennent pas. En cas de retraits supérieurs aux prévisions, elle pourra normalement se refinancer auprès de la banque centrale. Supposons donc que la banque de dépôts qui dispose de 800 en billets en prête 200 à une entreprise. Pour chaque ménage pris individuellement rien n'a changé car il peut toujours, à tout moment, utiliser son compte pour effectuer ses paiements. Globalement, les ménages possèdent donc encore 1000 en monnaie dont 800 sur leurs comptes courants et 200 en billets. Mais, à l'issue de ce prêt, les entreprises possèdent également 200 de monnaie sous forme de billets, si bien que la masse monétaire, c'est-à-dire la monnaie détenue par des agents autres que les banques, est passée de 1000 à 1200. Il y a donc eu création monétaire. Les bilans des différents intervenants se présentent alors comme suit :
Si l'on regrouper les bilans de l'ensemble des banques, on obtient :
En consolidant, c'est-à-dire en regroupant et en simplifiant ce qui peut l'être on obtient :
Les dépôts des ménages dans leurs banques et les crédits que celles-ci accordent aux entreprises peuvent donner l'illusion que les banques ne sont que de simples intermédiaires. Mais, globalement, au niveau macroéconomique, la monnaie, n'est rien d'autre que la contrepartie des créances acquises par le système bancaire auprès de l'Etat, des entreprises et même des ménages. Elle est donc, indirectement, un titre de propriété indifférencié sur une part des actifs possédés par les agents financés par les banques, la valeur de la monnaie étant directement liée à la valeur de ces actifs. Il est important de noter que la valeur de la monnaie est moins fondée sur la valeur des actifs acquis grâce aux crédits bancaires que sur la valeur du patrimoine des agents qui ont reçu ces crédits. Par exemple, une entreprise peut acheter une machine en faisant appel au crédit bancaire, si l'entreprise fait faillite la banque a peu de chance de récupérer sa créance car, même si celle-ci est garantie par la valeur de la machine, en cas de liquidation de l'entreprise, le prix de vente de la machine permet rarement de couvrir la valeur de la créance. C'est donc plus la solidité financière de l'entreprise que la valeur de la machine qui fonde la valeur de la créance détenue par la banque. Puisque la quasi totalité des agents économiques sont, au moins partiellement, financés par les banques, la monnaie représente un titre de propriété indifférencié sur une part de l'économie, plus précisément sur un panier constitué de parts des patrimoines des différents agents, chaque agent pesant pour un montant égal à celui des crédits bancaires qu'il a contractés. Pour comprendre toute l'importance du système bancaire, il est utile de se replacer dans la séquence logique du fonctionnement de l'économie. A l'origine, il n'y a rien sinon les ressources naturelles, tout commence avec la nécessité pour les hommes de produire de la richesse et, pour cela, de s'unir. Le rôle du système bancaire est d'aider les hommes à travailler ensemble en garantissant les contrats qu'ils passent, c'est-à-dire, dans une économie libérale, en finançant les entrepreneurs afin que les salariés acceptent de travailler pour eux. A l'origine de l'économie se trouve donc le crédit bancaire, c'est lui qui permet la production, l'investissement et donc l'épargne. Au début, les ménages ne reçoivent que de la monnaie, leur épargne se matérialise sous forme de monnaie. L'égalité entre l'épargne et l'investissement signifie que, par l'intermédiaire du système bancaire, les ménages qui ont épargné, et qui détiennent donc de la monnaie, sont indirectement propriétaires des biens d'investissement qui viennent d'être produits. Par la suite, les ménages qui ont épargné peuvent prêter directement aux entreprises la monnaie qu'ils détiennent. Ce financement peut se faire sous différentes formes : crédits, obligations, actions. Toutes se distinguent de la monnaie en ce qu'elles sont des créances présentant un caractère plus spécifique, c'est-à-dire habituellement plus risqué, mais, en contrepartie, elles sont normalement mieux rémunérées. Ces différents types de créances, notamment les actions, constituent le capital financier des entreprises. Ainsi, la séquence logique des opérations est-elle la suivante :
On notera, en particulier, que d'un point de vue logique, l'investissement des entreprises précède le capital. Le système bancaire joue également un rôle fondamental pour la détermination des taux d'intérêt. En effet, s'il existe un marché libre des titres émis par les agents économiques, on constate que le système bancaire considéré dans son ensemble a toute possibilité d'acquérir toutes les créances disponibles qu'il souhaite et donc d'imposer le montant de la masse monétaire. Cette constatation est fondamentale pour la théorie keynésienne car, en imposant la masse monétaire, le système bancaire impose aussi les taux d'intérêt, c'est-à-dire le seuil minimum en dessous duquel ne peut descendre la rentabilité des investissements. En période normale, le système bancaire a donc la lourde responsabilité de maintenir les taux d'intérêt à un niveau suffisamment bas pour que l'investissement puisse se maintenir à un niveau compatible avec le plein-emploi. Il existe cependant des situations où les taux d'intérêt ne peuvent baisser suffisamment pour assurer le plein emploi. La trappe de liquiditéLa baisse des taux d'intérêt peut être rendue difficile à cause d'un phénomène connu sous le nom de trappe de liquidité. Pour Keynes, le taux d'intérêt résulte d'un arbitrage entre le désir de posséder de la monnaie et celui de posséder des titres. Il montre, en particulier, que le taux d'intérêt évolue en fonction inverse de la masse monétaire du fait du motif de spéculation. Celui-ci résulte des anticipations, une personne détenant des titres ayant intérêt à les vendre si elle pense que leur cours va baisser, c'est-à-dire si elle anticipe une hausse des taux d'intérêt, inversement, une personne anticipant une hausse des cours des titres, c'est-à-dire une baisse des taux d'intérêt, a intérêt à acheter des titres. Le marché des titres, c'est-à-dire également le taux d'intérêt, s'équilibrera lorsque l'offre de ceux qui anticipent une hausse des taux d'intérêt sera équilibrée par la demande de ceux qui anticipent une baisse des taux. Quand les taux baissent et se rapprochent de zéro, un double phénomène va se produire :
Dans ces conditions, une émission massive de monnaie par le système bancaire peut s'avérer insuffisante pour rendre attractive aux yeux des ménages l'offre de titres des entreprises. L'investissement ne pourra alors pas atteindre un niveau compatible avec le plein-emploi. Le phénomène de la trappe de liquidité suppose implicitement que les banques n'achètent pas les titres émis par les entreprises. Ce présupposé repose, en fait, sur l'organisation du système bancaire en deux niveaux, la banque centrale et les banques de dépôts. Il n'est pas dans la tradition des banques centrales de financer directement l'investissement des entreprises, ce n'est pas leur métier. Quant aux banques de dépôts, elles peuvent difficilement prêter à long terme l'argent qu'elles reçoivent de leurs déposants car cet argent ne leur appartient pas. L'émission monétaire sera donc principalement la contrepartie de prêts à court terme et de prêts à l'Etat. Le système bancaire n'influence donc qu'indirectement l'investissement des entreprises en accroissant la masse monétaire de manière à inciter les ménages à acquérir des titres émis par les entreprises afin de rééquilibrer la structure de leurs patrimoines. Si les banques centrales finançaient l'investissement des entreprises, soit directement, soit, ce qui est plus réaliste, par l'intermédiaire de fonds d'investissement, la situation serait très différente car rien ne s'opposerait au financement des investissements à des taux d'intérêt très faibles. On peut, en effet, raisonnablement penser que des banques centrales sont moins sensibles que les ménages au motif de spéculation. Le blocage de la croissanceNous avons vu que le taux de rendement escompté des investissements avait tendance à baisser avec le montant du capital fixe installé. Il est possible que, dans certaines circonstances, celui-ci prenne une telle ampleur que le taux de rendement de tout nouvel investissement soit nul. L'absence d'investissement global impliquerait alors que l'épargne globale des ménages soit nulle. Puisque la tendance naturelle des ménages dans une économie développée est d'épargner une partie de leur revenu, ce phénomène n'est possible que lorsque la pauvreté est si généralisée que personne ne puisse épargner. Keynes explique que l'une des causes de la crise de 1929 réside précisément dans cette surabondance du capital fixe. La situation la plus probable n'est cependant pas une stagnation à ce niveau de pauvreté mais une succession de phases de croissance suivies de phases de dépression. Il convient ici d'introduire la notion de consommation de capital fixe dans le raisonnement. La consommation de capital fixe correspond à la perte de valeur du capital fixe pendant une période, c'est-à-dire qu'elle se rapproche de la notion d'amortissement. Lorsque Keynes évoque l'investissement, il fait référence à l'investissement net, c'est-à-dire à la différence entre la formation brute de capital fixe et la consommation de capital fixe (nous faisons ici abstraction des variations de stocks). La relation entre l'épargne et l'investissement est donc : Epargne = investissement net Si nous considérons les ménages comme de purs consommateurs, toute la consommation de capital fixe doit être imputée aux entreprises, l'épargne des ménages étant ainsi aussi bien une épargne brute que nette. La relation entre la valeur ajoutée et le revenu doit se comprendre comme une égalité entre la valeur ajoutée nette et le revenu. Lorsque l'on fait l'hypothèse que les entreprises distribuent tout leur revenu aux ménages, il faut comprendre qu'elles distribuent toute leur valeur ajoutée brute à l'exception de la consommation de capital fixe qui correspond à l'amortissement, ce qui est conforme aux pratiques habituelles. L'introduction de la consommation de capital fixe est importante car, dans une économie sans croissance démographique ni gains de productivité, il arrive nécessairement un moment où l'investissement net s'annule. Considérons, en effet, le cas extrême où toutes les ressources seraient consacrées exclusivement à l'investissement. De période en période, l'investissement est constant et égal à la production maximum de l'économie. Le capital fixe installé va augmenter à chaque période du montant de l'investissement brut et diminuer de la consommation de capital fixe. Si l'on suppose que la consommation de capital fixe est proportionnelle au capital fixe installé, elle va augmenter avec lui jusqu'à atteindre pratiquement un niveau égal à l'investissement brut puisque celui-ci ne peut dépasser le plafond que constitue la production maximale de l'économie. A ce moment, le capital fixe va se stabiliser et l'investissement net deviendra nul. Tout nouvel investissement ne pourra, au mieux, que compenser la dégradation du capital installé. Cette situation correspond à celle décrite par Keynes, c'est-à-dire celle où l'activité économique va se traduire par une succession de phases de croissances et de dépressions. Dans les pays industrialisés où la croissance démographique est proche de zéro, seuls des gains de productivité permettent d'échapper à ce scénario catastrophe en l'absence d'intervention de l'Etat. Mais, puisque la croissance de la productivité ne se décrète pas, l'intervention de l'Etat est parfois nécessaire. Le rôle de l'EtatLa théorie keynésienne met en évidence l'importance du raisonnement macroéconomique. En effet, si les ménages agissaient de façon concertée, ils pourraient déterminer le niveau de leur consommation de manière à parvenir au plein emploi. Mais les ménages n'agissent pas de façon concertée si bien que, si un ménage décide individuellement d'augmenter sa consommation d'une valeur dC, il n'en retirera au mieux qu'un accroissement infinitésimal de son revenu, de l'ordre de dC/N, si N désigne le nombre de ménages. Le nombre de ménages est généralement suffisamment grand pour que dC/N soit négligeable. Ainsi, un phénomène imperceptible au niveau microéconomique peut cependant avoir d'importantes conséquences au niveau macroéconomique. La prise en compte du niveau macroéconomique incite naturellement à se tourner vers l'Etat puisque celui-ci est, dans un pays démocratique, l'organe de décision collective des ménages. L'action de l'Etat n'a cependant pas consisté à recommander aux ménages l'adoption d'un certain niveau de consommation mais à agir sur la dépense publique. Pour décrire le rôle de l'Etat, nous supposerons pour simplifier l'exposé que les seules dépenses de l'Etat sont le paiement des salaires des fonctionnaires et ses seules recettes les impôts sur le revenu des ménages. Le revenu global R est inchangé, le revenu des ménages provient de la valeur ajoutée des entreprises et des salaires S qu'ils reçoivent de l'Etat, il est diminué du montant des impôts T qu'ils versent. Ainsi, si nous désignons par RM la revenu des ménages, nous avons : (1) RM = VA + S - T La relation entre la valeur ajoutée et les emplois finals est toujours vérifiée : VA = CF + I Supposons également une fonction de consommation de la forme CF=a.RM, l'équation (2) devient : (3) VA = a.RM + I Les équations (1) et (3) donnent : RM = a.RM + I + S - T Et donc :
Dans cette formule, S-T représente la différence entre les salaires payés par l'Etat et les impôts qu'il reçoit, c'est-à-dire dans notre exemple simplifié, le déficit public. Ainsi, lorsque l'investissement net est nul ou insuffisant, le déficit public permet de s'y substituer et ainsi de maintenir le revenu des ménages, et donc la valeur ajoutée, à un niveau compatible avec le plein emploi. Comment interpréter ce résultat ? Remarquons tout d'abord que le déficit public doit être financé et qu'il se traduit donc soit par une diminution des actifs de l'Etat, soit par un accroissement de la dette publique. Remarquons ensuite que l'investissement net correspond à l'enrichissement global de la nation, s'il devient nul tout enrichissement global de la nation devient impossible. Mais, dans une économie développée, une consommation des ménages compatible avec le plein emploi n'est possible qu'avec une épargne positive, c'est-à-dire avec un enrichissement des ménages. Le soutien de l'activité par le déficit public consiste donc à permettre un enrichissement suffisant des ménages en le compensant par un appauvrissement de l'Etat. Le financement du déficit publicL'endettement de l'Etat a pour contrepartie des créances, c'est-à-dire soit de la monnaie lorsque le déficit public a été financé par une émission monétaire, soit des titres émis par l'Etat, par exemple des bons du Trésor. Ces créances, qui deviennent la propriété des épargnants, ont une valeur qui n'est pas fondée sur des actifs physiques mais sur la capacité de l'Etat à percevoir des impôts dans le futur. Le mode de financement du déficit public joue un rôle important puisqu'un financement bancaire a des conséquences assez différentes d'un financement par émission d'obligations auprès du public. Dans le cas d'un financement par emprunt auprès du système bancaire, le déficit public se traduit par une augmentation de la masse monétaire et une pression à la baisse sur les taux d'intérêt, c'est-à-dire aussi par une incitation à la relance de l'investissement privé. C'est ce mode de financement qui agit le plus efficacement sur la demande puisqu'il agit à la fois directement par les dépenses publiques et, indirectement, sur l'investissement des entreprises par la baisse des taux d'intérêt. Lorsque le déficit public est financé par des emprunts auprès du public, l'offre de titres de l'Etat vient en concurrence des titres émis par les entreprises, ce qui met une pression à la baisse sur leurs prix, c'est-à-dire ce qui tire les taux d'intérêt vers le haut. Dans ce cas, l'investissement privé est freiné par la dépense publique et l'on parle d'un effet d'éviction. Le stabilisateur automatiqueEn période normale, la stabilité des dépenses publiques leur confère un rôle de stabilisateur automatique. En effet, les recettes de l'Etat sont étroitement liées à l'activité économique. C'est le cas de la TVA qui est liée à la consommation des ménages, c'est le cas de l'impôt sur le revenu même s'il y a un décalage entre le revenu et la perception de l'impôt, c'est le cas également des cotisations sociales qui sont liées aux rémunérations. Ainsi, lorsque l'activité fléchit, les recettes de l'Etat baissent, ce qui se traduit par un déficit public lorsque l'Etat décide de maintenir le niveau de ses dépenses. Inversement, en cas de croissance de l'activité, les recettes de l'Etat augmentent et il apparaît un excédent budgétaires si les dépenses publiques ne croissent pas parallèlement. Ce phénomène est renforcé par les dépenses sociales qui sont, elles aussi, liées à l'activité, par exemple l'indemnisation du chômage augmente lorsque l'activité ralentit. Ainsi, en période normale, une baisse d'activité a pour conséquence de creuser le déficit public (ou de réduire l'excédent), une hausse d'activité se traduit par un excédent budgétaire (ou une réduction du déficit). Puisque le déficit public a un impact positif sur la demande et l'excédent un effet négatif, la stabilité des dépenses publiques a un effet stabilisateur sur l'activité économique. Les politiques de relance en cas de crise économiqueEn période de crise grave, la situation est moins favorable. En effet, si la crise est la conséquence d'un surinvestissement qui se traduit par une surabondance des capacités de production par rapport à l'offre, il est peu probable que les entreprises investissent tant que les capacités de production restent excédentaires, et cela quel que soit le niveau des taux d'intérêt. Dans ces circonstances, l'investissement net des entreprises peut s'avérer durablement insuffisant pour assurer le plein-emploi, ce qui obligera l'Etat à maintenir ses déficits budgétaires pendant plusieurs années. Cela n'est pas sans conséquence. En effet, en période normale, l'emploi privé est réparti dans trois catégories d'entreprises, celles qui travaillent pour la consommation des ménages, celles qui travaillent pour l'investissement des entreprises, celles qui travaillent pour l'Etat. L'emploi dans la fonction publique vient compléter l'emploi privé. En période de crise, les industries travaillant pour l'investissement sont les premières à licencier et elles ne reprendront leurs embauches qu'avec la reprise de l'investissement. Pour que le plein emploi soit rétabli, il faut donc que la main d'oeuvre se déplace des entreprises qui travaillent pour l'investissement privé vers celles qui travaillent pour l'Etat ou vers la fonction publique. Pendant cette période, l'activité est limitée non par le capital fixe installé mais par la disponibilité de la main d'oeuvre. Lorsque, par suite de dépréciation ou de déclassement, le capital fixe aura retrouvé un niveau suffisamment bas pour que les entreprises puissent investir à nouveau, alors l'Etat devra réduire ou même annuler son déficit. Dans le cas contraire, la demande sera trop forte pour être satisfaite, ce qui se traduira par des tensions inflationnistes et des déficits de la balance commerciale. Mais il est toujours plus facile de creuser un déficit que de le combler, si bien qu'il est probable que le retour de l'investissement privé se traduira par de l'inflation. Cette question de l'inflation est d'ailleurs primordiale dans la théorie keynésienne. En effet, la théorie keynésienne repose sur l'idée qu'en période de sous-emploi une croissance de la demande se traduit par une croissance du volume de la production et non des prix. C'est vrai dans une économie de concurrence parfaite où aucune entreprise ne peut augmenter ses prix sans voir ses concurrents lui prendre ses parts de marché. Mais, dans le monde réel, la situation est généralement différente, lorsqu'une entreprise augmente ses prix de vente elle voit sa part de marché diminuer mais rarement ses ventes s'effondrer jusqu'à zéro. Lorsqu'une entreprise est confrontée à une hausse de la demande, elle a généralement intérêt à augmenter ses prix. Par exemple, supposons qu'une entreprise doive faire face à un accroissement de la demande de 5% et qu'elle puisse choisir entre une augmentation de 5% du volume de sa production en maintenant ses prix et la stabilisation de son volume de production en augmentant ses prix de 1%. Si le bénéfice de l'entreprise représente 10% de la valeur de ses produits, la première option se traduira par une croissance de son bénéfice de 5%, la seconde par une augmentation de 10% puisque la totalité de l'augmentation du prix se retrouve dans le bénéfice. Dans ce cas, l'entreprise a intérêt à maintenir le volume de sa production et à augmenter ses prix. D'une manière générale, une augmentation de la demande se traduit à la fois par une augmentation des volumes et des prix. Lorsque le déficit public est couvert par des emprunts auprès du secteur privé, se pose la question de la viabilité à long terme de l'endettement de l'Etat si l'insuffisance de l'investissement privé se prolonge. En effet, à chaque période, la dette publique va croître du montant du déficit mais l'Etat doit également payer des intérêts sur sa dette. Si l'on suppose que les intérêts sont proportionnels à la dette, de période en période, ils vont croître avec elle, si bien que si l'on souhaite maintenir le déficit public à son niveau sans l'aggraver, il faut compenser l'accroissement des intérêts par un accroissement des impôts payés par les ménages. Avec le temps, les intérêts représenteront la partie prépondérante du revenu des ménages et le taux d'imposition augmentera jusqu'à tendre vers 100%. Il est probable qu'il soit devenu insupportable bien avant de parvenir à ce seuil. Si l'Etat décide de ne pas accroître les impôts mais d'accentuer les déficits, la dette devient très vite explosive. En réalité, les situations de surendettement de l'Etat ont le plus souvent été résolues par des périodes d'inflation mais cela devient d'autant plus difficile que l'inflation est anticipée. Les politiques keynésiennes de relance de l'activité économique qui ont été proposées jusqu'ici ne sont ainsi réellement utiles que pour atténuer les cycles économiques dans un contexte de croissance à long terme durable. Mais, si les conditions économiques sont telles que le blocage de la croissance se prolonge, elles s'avèrent inefficaces et il faut alors imaginer d'autres stratégies de sortie de crise. La prise en compte du reste du mondeLe principal obstacle à la mise en oeuvre de politiques de relance fondées sur la théorie keynésienne réside cependant dans leur impact sur la balance commerciale. Pour le montrer, repartons du modèle keynésien simplifié. Dans une économie ouverte, le compte de biens et services s'écrit : P + M = CI + CF + FBCF + ΔStock + X Où M désigne les importations et X les exportations. On en déduit : P - CI = CF + FBCF + ΔStock + (X - M)
VA = CF + I + (X - M) Où VA désigne la valeur ajoutée et I l'investissement. Mais la valeur ajoutée est égale au revenu R si l'on fait l'hypothèse simplificatrice que le solde des revenus en provenance du reste du monde est négligeable. De plus, la consommation finale est égale à a.R où a est la propension à consommer. On obtient donc : VA = a.VA + I + (X-M)
Cette formule montre que l'effet de relance peut être affaibli par une dégradation du solde commercial (X-M). En effet, une partie de la croissance de la demande induite par la relance va être satisfaite par un accroissement des importations, ce qui a un impact négatif sur la valeur ajoutée. Dans une économie ouverte, les relances keynésiennes souffrent donc de deux handicaps, d'une part elles sont moins efficaces que dans une économie fermée, d'autre part elles peuvent creuser le déficit commercial. Cette formule explique aussi pourquoi certains pays sont tentés de chercher à promouvoir leurs exportations tout en limitant leurs importations. Elle explique également pourquoi les périodes de crise renforcent les tentations protectionnistes. La fermeture des frontières aux importations permet, en effet, de rendre toute leur efficacité aux politiques de relance keynésienne. On peut cependant remarquer que, si l'on néglige les solde des revenus provenant de l'extérieur et les transferts en capital, le solde de la balance commerciale (X-M) correspond également au besoin de financement du reste du monde, c'est-à-dire à la capacité de financement de la nation qui est à la fois le solde de ses opérations non financières et celui de ses opérations financières. Le déficit commercial correspond à l'approche non financière de ce solde, il est également intéressant de considérer l'approche financière. D'une manière très schématique, on peut dire que la capacité de financement de la nation est égale à la somme de la variation de ses avoirs en devises et du solde de ses flux de capitaux. Dans un pays qui stabilise ses avoirs extérieurs en laissant flotter le cours de sa monnaie, il suffit donc de contrôler les mouvements de capitaux pour que les politiques de relance keynésienne retrouvent toute leur efficacité, et cela sans renoncer aux avantages comparatifs que procure le commerce extérieur. Lorsqu'un ménage veut éviter de consommer plus qu'il ne gagne, plusieurs solutions s'offrent à lui. Il peut s'isoler sur une île déserte comme Robinson Crusoe et vivre en totale autarcie, il peut également remarquer que s'il évite de s'endetter et s'il ne cède aucune part de son patrimoine, il lui sera absolument impossible de consommer plus que son revenu. Ces deux solutions s'appliquent aussi bien aux nations qu'aux ménages. Ce texte n'engage que son auteur : Francis Malherbe |
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